ru de Kim Thúy : une traversée douce amère

Je ne connais pas directement le Vietnam. Tout ce que j’en connais, c’est à partir du cinéma et de quelques restaurants vietnamiens que je fréquente. Je repense souvent au film À la verticale de l’été et je l’ai vu il y a plus de 10 ans, à sa sortie en 2000 au Cinéma le Clap à Québec. La bande sonore est toujours dans mon lecteur Mp3 et quand j’entends les chants vietnamiens des trois soeurs ou les chansons de Lou Reed qui composent la bande sonore, certaines images du film me reviennent en mémoire. Si douces, si sensuelles. Le bruit de l’eau, le mouvement de rideaux mus par la brise. C’est le genre de film dont j’aurais voulu faire partie. Je ne me souviens plus si j’ai vu L’odeur de la papaye verte du même réalisateur, Tran Anh Hung. Douceur et sensualité, donc.

J’aime bien aussi la cuisine vietnamienne. Toute en fraîcheur et en subtilité. Je ne me lasse pas de la soupe repas, composée d’un bouillon savoureux mais léger, de viande et de nouilles de riz, qu’on agrémente à sa guise de fèves germées, basilic thaï et citron vert. On l’assaisonne de sauce plus ou moins épicée, selon ses préférences. C’est une bonne option avant un spectacle. Phở Bằng New York, par exemple ou encore Phở Cali, à quelques pas de là. Le service est ultra rapide. Je connais aussi un peu le Vietnam grâce à deux amies qui y ont voyagé. De ce qu’elles m’ont partagé,  j’en retiens le sourire géant des enfants, la brume dans les montagnes et un récit rempli d’émerveillement. Un peu de mélancolie aussi.

Je n’ai toujours pas visité le Vietnam, mais j’ai maintenant lu ru. La présentation même du livre semble traduire quelque chose du Vietnam. Plus étroit qu’un format habituel, son apparence est fine et élégante, telle que je me représente la beauté de ses habitants. La composition des pages est constituée de pleins et de vides. De légers petits entrelacs, des vagues ou des nuages, accompagnent le numéro des pages. Ils représentent probablement des vagues puisque ru, explique l’auteure, veut dire petit ruisseau ou écoulement (de larmes)  en français et berceuse ou bercer en vietnamien. Double référence, double culture, double langue, double sens. Tristesse et tendresse.

Le récit se compose par petites touches de souvenirs. L’existence des personnages, qui ont fui leur pays «en traversant un océan et deux continents» (p. 142), est imprégnée d’un mélange doux amer marqué par la dualité des choses dont la présence semble essentielle à l’équilibre de la vie.

Amour et haine

«Après cet incident, nous ne savions plus s’ils étaient des ennemis ou des victimes, si nous les aimions ou les détestions, si nous les craignions ou en avions pitié. Et eux ne savaient plus s’ils nous avaient libérés des Américains ou si, au contraire, nous les avions libérés de la jungle vietnamienne. (p. 41)

Fatalité et résilience

«Madame Girard avait engagé ma mère pour faire du ménage chez elle, ne sachant pas que ma mère n’avait jamais tenu un balai entre ses mains avant son premier jour de travail.» (p. 80)

Générosité et pingrerie

«Évidemment, il y a des moments où nous aurions aimé en savoir davantage. Savoir, par exemple, qu’il  y avait des puces dans nos vieux matelas. […] Nous avons jeté ces matelas sans en informer nos parrains. Nous ne voulions pas les attrister parce qu’ils nous avaient donné leur coeur, leur temps.» (p. 34)

Beauté et cruauté

«Un jour, une femme a été déchiquetée, entourée de fleurs de courges jaunes, éparpillées, émiettées.» (p. 78)

Kim Thúy, l’auteure de ce livre, est née au Vietnam et est arrivée au Québec à dix ans. Je l’imagine donc du même âge que moi. Ma vie est un long fleuve tranquille comparativement à la sienne. Je ne m’en plains pas. Je constate et je prends note. Comment ne pas être ébloui par l’histoire de ces boat people qui sont venus au Québec durant les années 1980, ayant vécu des atrocités, ayant tout quitté et tout reconstruit?

«En trente ans, Sao Mai a resurgi comme un phénix renaissant de ses cendres, tout comme le Vietnam de son rideau de fer et mes parents des cuvettes d’école. Seuls autant qu’ensemble, tous ces personnages de mon passé ont secoué la crasse accumulée sur leur dos afin de déployer leurs ailes au plumage rouge et or, avant de s’élancer vivement vers le grand espace bleu, décorant ainsi le ciel de mes enfants, leur dévoilant qu’un horizon en cache toujours un autre et qu’il en est ainsi jusqu’à l’infini, jusqu’à l’indicible beauté du renouveau, jusqu’à l’impalpable ravissement. Quant à moi, il en est ainsi jusqu’à la possibilité de ce livre […].  Je me suis avancée dans la trace de leur pas […].» (p. 144)

Il y a de nombreuses raisons de lire ce livre, tant il est beau, poétique, contemplatif, drôle, sensible à la vie, à soi et à l’autre, un peu à la manière d’un Dany Laferrière mais à sa façon propre. Il nous rappelle l’importance de connaître l’histoire de son pays, des gens qui en font partie.

«Je me souviens d’élèves à l’école secondaire qui se plaignaient de leur cours d’histoire obligatoire. Jeunes comme nous l’étions, nous ne savions pas que ce cours était un privilège que seuls les pays en paix peuvent s’offrir. Ailleurs, les gens sont trop occupés par leur survie quotidienne pour prendre le temps d’écrire leur histoire collective. » (p. 47)

Aujourd’hui, Kim Thúy habite mon pays et son pays m’habite.

Pour son roman ru, l’écrivaine s’est mérité en 2010 plusieurs prix littéraires dont celui du Gouverneur général du Canada, du Grand public La Presse – Salon du livre de Montréal et le Grand Prix RTL-Lire. À quand son prochain livre?

MàJ 22 avril. Un Studio littéraire en aura lieu compagnie de l’écrivaine le lundi 2 mai 2011 à 19h30. Pour l’occasion, une performance de 29 élèves de sixième année du Pensionnat des Sacrés-Cours de Saint-Bruno-de-Montarville.

A propos Curieuse d'idées

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3 commentaires pour ru de Kim Thúy : une traversée douce amère

  1. Ping : À toi: mille vies | Curieuse d'idées

  2. Miss Tâm dit :

    Merci infiniment pour ce très bel article empreint de poésie et de douceur. Je découvre par hasard votre beau blog et par la même, l’écrivaine Kim Thúy. Vous m’avez donné envie de lire son livre Ru. J’espère que je le trouverai à Paris… Bien à vous.

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