Soufi, mon amour: spiritualité et littérature

Il y a de ces livres si éloignés de notre univers qu’on ne sait trop pourquoi on continue à les lire, outre le fait que, dans ce cas-ci, il m’a été recommandé par une amie dont je partage assez souvent les goûts littéraires. Je ne parle pas d’un livre de science fiction (genre que je connais à peu près pas), qui serait très éloigné de mon univers, mais qui pourrait s’en rapprocher, diraient probablement les tenants de ce genre. Il s’agit plutôt d’un roman d’amour spirituel, un roman… romantique. Je vous le confesse tout de suite: j’ai terminé ce livre, avec un certain plaisir (de le lire, pas de le terminer!).

Soufi, mon amour de Elif Şafak est partagé en deux histoires. La première c’est l’histoire d’Ella, une femme juive de Northampton aux États-Unis, mère de trois enfants, maintenant adolescents, dont la carrière a été mise en veilleuse pour les éduquer. Elle a 40 ans et elle a l’impression que sa vie est presque terminée. Sur ce dernier point, notamment, on ne pourrait pas trouver univers mental plus éloigné du mien. La deuxième histoire, c’est celle du poète et mystique soufi Rûmî, qui a existé au 13e siècle, à Konya en Turquie, fondateur des derviches tourneurs. C’est assez éloigné aussi de mon univers du 3e millénaire à Montréal, d’une ex-baptisée catholique maintenant athée (enfin, je reste baptisée, mais je ne pratique, ni ne croit plus). Encore que, il existe un restaurant à Montréal qui s’appelle Rumi, fondé par un musulman et un juif, où je suis déjà allée un midi d’été manger à la terrasse de la rue Hutchison. Autre point «commun» avec cette deuxième histoire : j’ai voyagé en Turquie l’été passé et je suis allée  visiter le tombeau de Rûmî, le musée de Mevlâna. Donc laquelle des deux histoires est la plus éloignée de la mienne finalement?

Ces deux histoires s’imbriquent, puisque Ella, afin de trouver un nouveau sens à sa vie, accepte un contrat à titre de lectrice pour une maison d’édition. Il s’agit de faire un compte rendu d’un livre appelé Doux blasphème, écrit pas un certain Aziz Z. Zahara, qui raconte la 2e histoire, celle de Rûmî. Vous me suivez toujours? C’est donc l’histoire d’un livre qui transforme une vie, celle d’Ella, et aussi l’histoire d’une amitié, d’une rencontre spirituelle,  avec Shams de Tabriz, qui transforme  la vie de Rûmî. Est-ce qu’un seul livre a transformé ma vie? Pas un, mais plusieurs sûrement. Les livres, la musique, les chansons, l’art en général… c’est d’ailleurs le propos central de ce blogue! Dans mon travail, il y a bien eu un auteur qui a transformé ma démarche… pas transformé radicalement, plutôt assuré. J’ai trouvé un auteur qui me fournissait les outils théoriques pour appuyer mes intuitions empiriques. Et bizarrement, il rejoint les propos de Rûmî.

Ne tente pas de résister aux changements qui s’imposent à toi. Au contraire, laisse la vie continuer en toi. Et ne t’inquiète pas que ta vie soit sens dessus dessous. Comment sais-tu que le sens auquel tu es habitué est meilleur que celui à venir? (p. 121)

Shams de Tabriz force Rûmî, érudit de Konya qui jouit d’une reconnaissance sociale, à briser les liens qui l’empêchent d’aimer vraiment. Il l’amène à combattre son ego, d’une part, et à cesser de se préoccuper de l’opinion d’autrui, d’autre part.

«Deux hommes voyageaient ensemble de ville en ville. Ils arrivèrent à un cours d’eau que les pluies avaient gonflé. Alors qu’ils allaient traverser les flots, ils remarquèrent une très belle femme, là, toute seule, qui avait besoin d’aide. Un des hommes s’approcha immédiatement d’elle. Il prit la femme dans ses bras et la porta sur l’autre rive. Il la salua et les deux hommes continuèrent leur route.

Pendant tout le reste du jour, le second voyageur resta curieusement silencieux, renfermé, ne répondant pas aux questions de son ami. Au bout de plusieurs heures de bouderie, incapable de garder plus longtemps le silence, il dit : Pourquoi as-tu touché cette femme? Elle aurait pu te séduire! Les hommes et les femmes ne peuvent pas entrer ainsi en contact.

Le premier homme répondit calmement : Mon ami, j’ai porté cette femme sur l’autre rive, et je l’y ai laissée. C’est toi qui la portes depuis.» (p. 245)

Ce qui me dérange le plus dans les religions, c’est le besoin d’imposer son propre point de vue et sa propre loi à autrui. Depuis trois ans, à chaque printemps, j’observe un petit groupe de personnes debout dans le froid, au parc Lahaie, au coin des rues Saint-Joseph et Saint-Laurent, adjacent à l’église Saint-Enfant-Jésus. Elles y installent une grande banderolle «40 jours pour la vie». Bien sûr, il s’agit d’une déclaration pro-vie. Je les trouve courageuses ces personnes, pleine de convictions. Mais en même temps, je ne comprends pas qu’au nom d’un principe religieux, on puisse ignorer les raisons d’un avortement et les conditions souvent désastreuses dans lesquelles il se faisait. Et le sort qu’on réservait à une femme qui choisissait de garder un enfant. Devant la loi de Dieu, imposée par les hommes, pas de choix donc. Et puis l’autre jour, j’ai su que la clinique Morgantaler était située juste en face de ce parc. Qui est le plus humaniste, le plus respectueux de la vie humaine? Cet exemple, nous ramène au soufisme de Shams de Tabriz:

Ce débat n’est pas seulement pertinent dans l’histoire de l’islam. Il est présent au cœur de toutes les religions abrahamiques. C’est le conflit éternel entre l’érudit et le mystique, entre l’esprit et le cœur.  (p. 298)

Bref, en gardant mon esprit ouvert à l’égard de ce livre, en acceptant de poursuivre malgré ce qui m’agaçait dans le propos fleur bleue de l’amour inconditionnel, dans les pouvoirs surnaturels de Shams de Tabriz et de la lecture au premier degré de ses 40 principes soufis, dans l’existence même d’un dieu, j’ai bien apprécié ce livre et je vous le recommande.

Si on regarde l’univers tout entier à travers le filtre de la peur, on ne s’étonnera pas de voir une pléthore de choses effrayantes. (p. 210)

Je ne suis donc pas quelqu’un de principe, plutôt de doutes. Pourtant, je me reconnais dans celui-ci, à la différence que je ne cherche pas «l’illumination éternelle», mais bien le bonheur dans le quotidien de la vie, à tirer et à donner le meilleur pendant ce court moment qu’on est sur terre :

«Le passé est une interprétation. L’avenir est une illusion. Le monde ne passe pas à travers le temps comme s’il était une ligne droite allant du passé à l’avenir. Non, le temps progresse à travers nous, en nous, en spirales sans fin.

L’éternité ne signifie pas le temps infini mais simplement l’absence de temps.

Si tu veux faire l’expérience de l’illumination éternelle, ignore le passé et l’avenir, concentre ton esprit et reste dans le moment présent.» (p. 250)

En fouillant un peu sur Internet, j’ai retrouvé une chronique de Jean Fugère à Pourquoi pas dimanche portant sur Soufi, mon amour et un autre livre que j’avais déjà emprunté à la Grande bibliothèque. Au retour de mon voyage en Turquie, comme cela m’arrive souvent, je cherchais des livres pour maintenir mon lien avec le pays visité. Sur place, j’y avais lu Istanbul, souvenirs d’une ville par Orhan Pamuk, qui m’a fait entrer  à l’intérieur de l’histoire et la culture turques du 20e siècle.  Confortablement installée sur un sofa dans un de ces cafés du pont Galata avec vue sur la Corne d’or, à lire quelques pages, je  me sentais un peu Stambouliote. À mon retour, j’avais donc déniché Parlez-leur de batailles, de rois et d’éléphants, racontant l’histoire de Michel-Ange qui serait allé à Constantinople (Istanbul) pour construire un pont. Pour des raisons obscures, je n’ai pas eu le temps de le lire avant de devoir le retourner. Je vais le remettre sur ma liste de lectures, ainsi que Zone, un autre titre du même auteur, Mathias Énard, qui aurait «jeté à terre» tout le monde à sa sortie, dixit Fugère. Les deux livres  de cet écrivain sont publiés chez Actes Sud, une maison d’édition qui publie aussi Nancy Huston, Paul Auster. Des auteurs qui s’interrogent sur la vie. Pas spirituelle, moi?

P. S. Je ne vous ai pas raconté finalement ma visite au musée Melvâna avec des centaines d’adorateurs, je ne vous ai pas raconté le spectacle de derviches tourneurs, le café de Pierre Lotie. Décidément, il va falloir que je vous reparle de la Turquie, l’envoûtante…

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Un commentaire pour Soufi, mon amour: spiritualité et littérature

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