bODY rEMIX / les_ vARIATIONS_ gOLDBERG : la perfection de l’imparfait

Revoir un spectacle de danse, c’est une expérience particulière. Évidemment, je ne retourne pas voir n’importe quel spectacle. J’en ai revu seulement deux… jusqu’à maintenant. Le premier, Un peu de tendresse, bordel de merde, de Dave St-Pierre, un coup de fouet et de tendresse en même temps. À chaque fois que j’écoute Alina de Arvo Pärt, je revis le tableau final. Je ressens les mêmes émotions à cet instant, alors que je l’écris, j’ai les mêmes frissons, presque les larmes aux yeux. Bel exemple de ce que j’ai appelé ma mémoire impressionniste, émotion précise, détails flous.

C’est encore plus vrai avec la danse, puisque c’est pour moi un art de l’éphémère. D’une part, il est difficile, après coup, de se souvenir des détails, dû au fait, notamment, qu’il y a rarement une trame narrative et que je n’ai pas de formation en danse, avec tout le vocabulaire et l’acuité visuelle qui me permettraient de mieux appréhender – et retenir – les mouvements. D’autre part, même sur le moment, il est difficile de retenir ce qui compose une chorégraphie: aussitôt qu’un mouvement est réalisé, il est déjà passé. Il  s’estompe, s’efface, s’enfuie. Si on tente de le retenir en mémoire, de le décortiquer, de l’analyser pour mieux s’en rappeler, on devient inattentif au suivant, absent au présent. Parfois, le chorégraphe reprend plus tard ce même mouvement et c’est le bonheur, encore éphémère: ah oui, que c’est beau, que c’est touchant, que c’est fort, que c’est ça? Et il passe… et il faut le laisser aller. C’est à la fois frustrant et ce qu’il y a de plus authentique, car c’est ça, la vie. On ne peut retenir les moments de bonheur, seulement les reconnaître quand ils sont là et les apprécier le temps qu’ils durent.

Samedi soir, j’allais voir pour la deuxième fois, donc, bODY rEMIX / les_vARIATIONS_gOLDBERG de Marie Chouinard. Je n’y allais pas dans le même état d’esprit. J’avais été époustouflée par cette chorégraphie inventive, qui exploite toutes sortes de béquilles. Par contre, la trame sonore n’est pas du tout émouvante, elle est souvent insupportable… comme le corps et ses tares parfois. Ce sont des extraits des Variations Goldberg de Bach retravaillés, remix_és, ponctués d’extraits sonores, encore ici retravaillés, tirés d’entrevues avec le pianiste canadien mythique Glenn Gould. Mon souvenir c’est que la trame sonore était un peu désagréable. Pourtant, ça colle très bien à l’univers de cette chorégraphie: les tares, les handicaps, les obstacles. Ça dérange et c’est ce qui permet de se dépasser. En contraignant les danseurs de tous ces accessoires, en fait, Chouinard propose une métaphore sur la beauté du dépassement. Non que je sois une adepte de la performance à tout prix. Toujours se dépasser, absolument pas nécessaire.

Chouinard pense autrement ce monde. Le voit autrement. L’imagine autrement. L’explore autrement C’est ce qui m’intéresse. Qu’est-ce qui arrive si… on fait de ces empêcheurs de danser (les béquilles, les marchettes, les sangles…) des raisons pour essayer? Une danseuse qui porte une seule pointe, une boiteuse? Une danseuse en marchette, une invalide? On réalise qu’un corps «normalement» constitué pose à peu près aucun défi à la personne qui l’habite. Au contraire, un corps «atypique» rend le mouvement un apprentissage, une souffrance, une victoire, une fierté. Un hymne à l’imperfection.

Chouinard retourne également le miroir sur la danse classique et ses règles strictes pour magnifier le corps, le geste, produire la perfection. Les pointes, d’abord, comme instrument de torture par excellence. Dans la 2e partie, par exemple, la chorégraphe exploite la voix des danseurs, les bruits du corps, les cris du corps. Un interprète prête sa voix à des pieds maltraités par les mouvements sur pointe d’une danseuse. Dans un second temps, c’est la danseuse elle-même qui porte ces cris. Ce que ses pieds ressentent, elle le ressent. Pourquoi s’affliger toute cette douleur? Au nom de la «beauté»? Les barres asymétriques deviennent une arène d’affront entre des boucs téméraires, des portées où sont emprisonnées les notes, les tutus sont transformés en des perruques exubérantes un peu grotesques.

Un aperçu. (Attention, avis à ceux que la presque nudité choque…)

Je m’arrête ici.

Il y aurait encore tant de choses à dire, à penser et à ressentir à propos de ce spectacle. Je ne peux qu’être reconnaissante envers cette Marie Chouinard, une femme elle-même d’une beauté parfaitement imparfaite, si généreuse et à son tour si reconnaissante envers ses danseurs lors des salutations, émouvant.

En terminant, on va jouer à un jeu du type Test de Rorschach, façon Curieuse d’idées. Il m’arrive souvent, lors de mes pérégrinations culturelles, mais surtout lors des spectacles de danse, de faire des associations avec d’autres formes d’art. En rafale, voici trois associations que m’inspire bODY rEMIX / les_vARIATIONS_gOLDBERG.

Black Swan pour un aperçu des douleurs que des pointes infligent aux pieds d’une danseuse.

Danseur, roman de Colum McCann, un livre délirant inspiré de la vie de Rudolf Noureïev (du même auteur, et sans rapport avec la danse, Les saisons de la nuit, excellent; une copine vient de me prêter Zoli).

Nancy Huston a aussi écrit un roman inspiré des Variations Goldberg. Pas encore lu, un de plus sur ma liste de lectures.

Ça vous dit de jouer aussi? J’aimerais bien connaître les associations que vous faites à partir du visionnement de cet extrait, plus long, du spectacle (à noter: les deux dernières minutes correspondent à l’extrait précédent). N’ayez aucune crainte, je n’analyserai pas le sens caché des associations que vous ferez! Je vais juste en profiter pour découvrir d’autres créations artistiques, d’autres visions du monde.

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