Nocturnes: lueurs de vie

À jam, en souvenir d’une discussion…

Le titre est si mélancolique, renvoyant doublement à la nuit, à la pâle lumière qui la précède ou qui annonce sa fin. Nocturnes: cinq nouvelles de musique au crépuscule de Kazuo Ishiguro. Que dire d’un autre titre très célèbre du même auteur: Les vestiges du jour, que je n’ai pas lu, mais dont j’ai vu le très beau film avec Emma Thompson. La photo de la couverture de Valérie Gauthier, en noir et blanc, élimine toute beauté, toute couleur au crépuscule. Une plage déserte. Tout de même pointe, loin derrière, une toute petite lueur du jour. Elle me rappelle les très belles photos de Mimmo Jodice découvertes dans le cadre du Festival international du film sur l’art. Même thématique: l’évanescence du temps, de la vie, de la réalité.

Cinq nouvelles composent les 250 pages de ce recueil: Crooner, Advienne que pourra, Les collines de Malvern, Nocturnes et Violoncellistes. Toutes en lien avec la musique, vous l’aurez deviné. La musique, souvent un prétexte, est pourtant plus présente dans la dernière nouvelle, ma préférée. Crooner, l’histoire d’un couple, encore amoureux, mais qui décide se séparer pour relancer la carrière du mari, le chanteur de charme. Advienne que pourra, l’histoire d’un homme qui se laisse entraîner dans une histoire rocambolesque pour sauver un couple d’amis en chute libre, sur fond de jazz des années 1950. Les collines de Malvern, les ambitions et déceptions d’un auteur-compositeur-interprète et sa rencontre avec un couple de musiciens sur le déclin. Nocturnes, autre histoire rocambolesque d’un saxophoniste talentueux mais hideux dont l’ex-femme lui paye une chirurgie plastique pour assurer sa reconnaissance. Violoncellistes, l’histoire d’un musicien classique et d’une virtuose qui se met en charge de le former afin d’en révéler le talent.  Douce tension entre formation et talent brut, croire en soi ou croire en l’autre qui croit en soi, suivre sa voie ou suivre la voie indiquée par un autre.

Ma mère a reconnu tout de suite mon don, quand j’étais petite. Je lui suis du moins reconnaissante pour cela. Mais les professeurs qu’elle m’a trouvés, quand j’avais quatre ans, quand j’avais sept ans, quand j’avais onze ans, ils n’étaient pas bons. Maman ne le savait pas, mais moi si. Même toute petite, j’avais cet instinct. Je devais protéger mon don des gens qui, malgré toutes leurs bonnes intentions, pouvaient totalement le détruire. […] le jour où j’ai expliqué à maman que je ne pouvais pas continuer avec M. Roth. Elle a compris. Elle a reconnu qu’il valait beaucoup mieux ne rien faire et attendre. La question cruciale était de ne pas abîmer ce don. […] Au cours des années, j’ai rencontré beaucoup de maîtres qui ont proposé de m’aider, mais j’ai vu clair dans leur jeu. […] Ces maîtres sont si… professionnels, ils parlent si bien, vous écoutez et au début vous êtes dupes. Vous pensez, oui, du moins, c’est quelqu’un qui va m’aider, il est l’un de nous. Ensuite, vous vous rendez compte qu’il n’en est rien.  […] Quelquefois je m’en veux, de ne pas avoir encore dévoilé mon don. Mais je ne l’ai pas abîmé, et c’est ce qui compte.  (p. 239-240)

Comment accompagner l’autre et révéler en lui ce qu’il y a d’unique, l’amener à former sa propre pensée et non la copie de ce que l’on est, de ce que l’on pense?

Non, je pense que ça fonctionne bien entre nous. Vous faites des suggestions orales, et ensuite je joue. De cette façon, ce n’est pas le style « Je copie, copie, copie ». Vos mots ouvrent des fenêtres devant moi. Si vous jouiez vous-même, les fenêtres ne s’ouvriraient pas. Je me contenterais de copier. (p. 234)

«Oui, je comprends exactement où vous en êtes. Ce ne sera pas facile, mais vous en êtes capable. Absolument, vous en êtes capable. Commençons par le Britten. Rejouez-le, juste le premier mouvement, en ensuite nous parlerons. Nous pouvons y travailler ensemble, petit à petit.» Lorsqu’il entendit ces paroles, il fut pris d’une furieuse envie de ranger son instrument et de s’en aller. […] Il joua de nouveau, elle se remit à parler. Ses paroles lui paraissait toujours prétentieuses et beaucoup trop abstraites au début, mais quand il s’efforça d’adapter leur idée maîtresse à son jeu, il était surpris par l’effet obtenu. À son insu, une heure de plus s’était écoulée. «J’ai brusquement découvert quelque chose, nous expliqua-t-il. Un jardin où je n’avais pas encore pénétré. Il était là-bas, dans le lointain. Il y avait des obstacles sur le chemin. Mais pour la première fois il apparaissait. Un jardin que je n’avais jamais vu auparavant.» (p. 227)

L’éducation à l’art et à la création est sûrement une oeuvre subtile et délicate, mais toute forme d’éducation ne l’est-elle pas? Chaque humain est le créateur de sa pensée et de son expérience. Comment l’accompagner, le guider, en lui indiquant une voie, mais en le laissant tracer le chemin? Un principe fondamental demeure, ce que Meirieu appelle le principe d’éducabilité. Croire en l’autre et en sa possibilité d’apprendre, croire qu’on peut faire quelque chose (mais pas n’importe quoi) pour l’accompagner à aller plus loin.

Cette nouvelle me ramène à un très beau court-métrage tourné en 2004 au sujet d’un professeur de piano qui rencontre, tout à fait par hasard, l’élève qu’il a espéré toute sa vie. Mr Mergler’s gift. On peut le visionner dans le site de l’ONF, une mine d’or cinématographique qui met en valeur notre culture sous toutes ses coutures. À lire également, la lettre très touchante qu’a écrite le père de Xin Ben, la jeune élève de M. Mergler.

Je n’ai abordé qu’une bien petite partie de l’oeuvre d’Ishiguro. Dans une langue simple et limpide, il fait jaillir bien d’autres lueurs, furtives et évanescentes, sur la vie.

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