Totem: émerveillement total

J’avais brimé mon plaisir ces dernières années. Pas de spectacles live du Cirque du Soleil… seulement à travers la webosphère une journée de maladie. Très divertissant, enchanteur, souvent époustouflant, même sur un petit écran. Quand un ami m’a demandé si je voulais aller voir Totem avec lui, j’ai dit spontanément oui. On y est allé vendredi passé. Je n’ai pas regretté. Avant d’arriver au paradis de l’éblouissement, il faut d’abord passer par l’enfer de la consommation! La tente de vente de produit$ dérivé$. Non seulement y vend-on ceux du Cirque du Soleil, mais aussi ceux de la fondation de Guy Laliberté, One drop. Tout en saluant son initiative d’installer une fontaine au lieu de vendre des bouteilles d’eau (contre la commercialisation de l’eau, je l’ai déjà écrit), j’ai vraiment un sentiment mitigé face à ces multimillionnaires qui se font du capital social en démarrant leur propre «compagnie» de bienfaisance, aussi louable soit la cause que celle de l’accès démocratique à l’eau. Je suis assez en accord avec une Micheline Lanctôt qui, à Tout le monde en parle, a servi une critique bien ficelée et courageuse en présence d’un Guy A. Lepage, ami dudit bienfaiteur. En gros son argument est: ce n’est pas à chacun des plus riches de décider où doit aller son argent, mais de contribuer, comme tout le monde, à la hauteur de son salaire et de ses bénéfices, aux politiques sociales de son pays en payant tout simplement ses impôts… sans évasion fiscale. Pour en revenir à la commercialisation de l’eau, j’ai failli m’étrangler de désespoir en entendant quelques jours plus tard que notre bon maire avait décidé que la Ville allait distribuer des bouteilles d’eau aux  refuges pour itinérants lors d’une journée de forte canicule, parce que «ce n’est pas tout le monde qui peut se payer ça». S’il y avait des fontaines en nombre suffisant dans les rues et les lieux publics, l’eau resterait ce qu’elle doit être : une ressource gratuite accessible à tous. Mais bon, c’est sûrement là le sujet d’une autre chronique. Fin de cette introduction, longue comme l’attente avant le début d’un spectacle du Cirque du Soleil.

Installée coté cour de la scène, une grande tête devant moi et des pieds d’enfant dans mon dos, je garde tout de même le sourire. Les clowns sont déjà en salle, divertissant le public impatient. J’avais déjà eu l’occasion de «rencontrer» certains acrobates en visionnant les capsules Totem@découvert_ dans tou.tv. J’étais déjà sous le charme de Pippo, dont l’ami organisateur de la soirée est le parfait sosie, en version russe plutôt qu’italienne. Un vrai séducteur. Il donne déjà le ton à la soirée, jovial, bon enfant, près du public de 2 à 88 ans, uniformément au coeur et aux yeux d’un enfant de 7 ans ce soir-là. On se trouve en terrain connu: scène, gréements, musique, costumes flamboyants. Ajout particulier cette fois-ci de l’infographie très réussie. Est-ce dû à la présence de Robert Lepage à la barre de la mise en scène pour une 2e fois (après , dont j’ai seulement vu le documentaire dans tou.tv)? La recherche pour le Moulin à images l’a sûrement inspiré dans cette voie, qui sait? On peut apprécier sa démarche dans le documentaire Dans le ventre du Moulin.

Le premier numéro nous dévoile le gréement central, la «carapace de la tortue» qui permet de renouveler de façon esthétique et symbolique l’acrobatie des barres parallèles et d’un genre de trampoline (power track). La thématique du spectacle, son titre et certains de ses acrobates rendent hommage à la culture autochtone américaine. Enfin! Deux hommes sur la même barre en parfaite synchronicité, c’est toujours impressionnant! Le 2e numéro s’enchaîne, un bel amérindien en parfaite maîtrise de sa danse, fluide comme des plumes au vent, composant avec des cerceaux serpent, oiseau et combien d’autres animaux légendaires. Les percussionnistes sont alors sur scène et accompagnent le danseur. Le public entre en transe.

Après, il y a le numéro des anneaux où les abdos d’Alya, Alevtyna Titarenko «vieille» acrobate d’origine ukrainienne de 33 ans, volent la vedette à ses deux beaux dieux acolytes. Arrivent ensuite cinq jeunes Chinoises en monocycle, une pile de bols d’aluminium sur la tête. Comme si le fait de se tenir en équilibre sur un monocycle et de pédaler d’un seul pied n’était pas un exploit suffisant, elles s’échangent les bols de l’autre pied en les empilant sur leur tête, à l’endroit ou à l’envers, par en avant ou par arrière. Un numéro qui fait décrocher la mâchoire du public et qui recueille peut-être les plus fort applaudissements du spectacle. Un clown arrive ensuite dans sa barque et se prépare un pique-nique, en jouant une petite musique…  jonglant tout simplement avec des balles de ping pong sur ses épaulettes en casseroles. Magique, inventif et rigolo à souhait. Un numéro de jonglerie du genre assiettes chinoises, sans assiettes et sans tiges… mais avec des pièces de tissu tout mou qui tournoient comme une toupie rigide. Le numéro se termine sur un équilibre, l’une des acrobates renversée, l’épaule appuyée sur un des pieds de l’autre, les deux jonglant aussi normalement que si elles marchaient nonchalamment dans la rue. De mon côté, mon exploit consiste à rester assise et à endurcir ainsi mes fesses sans gémir. Pffff.

La transition suivante s’effectue grâce à un  clin d’oeil humoristique à l’évolution des espèces, où la scène est assaillie de singes, imités d’une façon confondante, d’hommes (et de femmes) de Néandertal et finalement d’hommes d’affaires avec attaché-case et cellulaire. Lepage, sans éviter certains clichés à quelques occasions dans le spectacle, introduit tout de même son humour particulier, notamment ici où le plus évolué n’est pas celui qui veut le prétendre. Amusant. La première partie se termine avec la présentation d’un numéro en voie de disparition (appris de la plume de Marie-Christine Blais), les perches métalliques d’acrobates russes dont la patriarche, Alexander, a 60 ans. Je ne sais pas s’il a encore toutes ses dents, mais il a encore toute son agilité. Son fils, Dmitry, fait aussi partie de ce numéro. Est-ce lui qui monte tout au bout d’une longue perche de 10 m, le pied dans une sangle, se tenant en équilibre de façon perpendiculaire à la perche, sur ses deux pieds? Comme si ce n’était pas suffisant, un 2e acrobate monte le rejoindre, attrape deux sangles tenus fermement par Dmitry, pendant que l’autre fait des pirouettes. Euh… Allô? Curieuse d’idées? Il y a quelqu’un? Plus de son, plus d’image. Évanouie? Ravageusement éblouie… (confirmation après avoir vu la capsule sur tou.tv, c’est bien lui l’acrobate qui tient l’autre pendant ses galipettes à 10 m du sol). Et le père, Alexander, monte aussi, il ne fait pas que diriger les opérations et être une figure d’inspiration. Il monte et se tient sur la tête pendant de très longues minutes, il ne doit plus avoir de sang dans la tête à la fin de son numéro… pendant ce temps, en bas, (Dmitry?) celui qui tient la perche sur sa tête (rien de moins) fait le funambule sur une autre perche. Euh… J’ai perdu alors toute forme de parole… Faut le voir pour le croire, mais surtout pour ressentir les frissons que nous donne ce numéro. Sous le chapiteau, 2675 enfants, les yeux brillants, le coeur trépidant, tout simplement émerveillés, touchés, souffle-coupés. Entracte pour reprendre notre souffle et nos esprits.

Je ne détaillerai pas autant les numéros de la 2e partie, celle-ci ne m’étant pas apparue aussi forte en émotions que la 1re. Elle commence avec les clowns s’affrontant dans un numéro de corrida bien charmant. Vient ensuite un numéro de trapèze. Plutôt que d’exploiter l’éternel amour entre les deux trapézistes, jeunes diplômés de l’École nationale de cirque, celui-ci évolue sous l’angle de la chicane. Proposition rafraîchissante (dans cette acrobatie au cirque, peut-être moins dans la vie!). Vient ensuite un numéro de jonglerie exploitant un ingénieux gréement  qui ressemble à la capsule de transportation du film La Mouche. Un savant s’y introduit et produit lui-même une activité électronique grâce à une douzaine de balles multicolores, roulant et rebondissant sur les parois. Les percussions des musiciens sont aussi très inventives, inspirées d’éprouvettes géantes contenant des liquides colorés en ébullition.

Pippo le clown revient ensuite, plus macho que jamais, en skieur nautique viril. L’arrivée et la sortie du yacht est spectaculaire, utilisant une rampe rétractable et enroulable. Ingénieux. Revient un numéro de jonglerie de cerceaux, qui semble identique à celui de la première partie. S’il est toujours aussi séduisant, il fait un peu redondant. L’avant-dernier numéro est original, il s’agit d’un couple, amoureux à la ville comme à la scène, faisant du patin à roulettes sur un tambour de 1,8m de diamètre. Quand l’homme tient la femme par les patins et la propulse de haut en bas, frôlant le sol d’un millième de cheveu, tournoyant à une vitesse folle, on pousse des oh! et des ah! Le dernier numéro, les barres russes, est bien exécuté, mais n’est pas le plus époustouflant. Terminer le spectacle avec ce numéro est donc un choix curieux, mais c’est ainsi. La danse d’adieu est pleine d’énergie et de frissons, revoir tous les acrobates ensemble est émouvant. L’espace d’une soirée ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes et le public ne veut que leur rendre la grande émotion qu’ils lui a fait vivre. Vibrant.

Je vous encourage à voir un spectacle du Cirque du Soleil une fois dans votre vie, pour redevenir un enfant émerveillé, l’espace d’une soirée. Pour ma part, je dois confesser que, malgré un sévère jugement sur Las Vegas, j’ai alors pensé secrètement y faire un séjour pour pouvoir assister aux spectacles du Cirque du Soleil en exclusivité là-bas. Mon militantisme pour la gestion équitable de l’eau en prend pour son rhume. Mais dans une vie, on n’en est jamais à une contradiction près!

Quand même, n’abandonnons pas notre coeur d’enfant si rapidement, ne brimons pas notre plaisir et rêvons encore un peu…

A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
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