Séduisant «Complexe des genres»

Là, je vais m’en payer une petite vite. Je suis coincée, je pars demain pour la Belgique en congrès et j’ai vu hier soir un spectacle de danse dont je veux absolument parler tandis que je suis encore sous le charme. Il s’agit de Complexe des genres de Virginie Brunelle. C’était mon premier spectacle de cette talentueuse chorégraphe et pourtant, je connaissais bien son nom… Alors d’où? Les six danseurs ont à peu près tous travaillé avec Dave St-Pierre. A-t-elle collaboré avec lui? Pas le temps de faire une recherche approfondie maintenant, mais j’y reviendrai, il va falloir faire la lumière là-dessus, comme disait jadis un «animateur» bien connu… Bon, en fouillant un peu (mais juste un peu), je trouve par hasard que Brunelle a fait les premières parties des spectacles de St-Pierre, je ne me souviens plus lesquels, mais voilà, la lumière est faite, le lien est renoué.

C’était aussi ma première visite au Théâtre La Chapelle. Un beau lieu, sympathique, branché (hou qu’il était branché, hier, soir de première mondiale!). Un petit guichet, un petit café et une petite salle et des sièges très confortables disposés sur une bonne dénivellation. Quel plaisir d’être aussi près des danseurs. Même à la dixième rangée, environ, je voyais les détails des mains, des pieds, des prises pour les portés, de la sueur sur les corps. Nous étions dans leur intimité et ça convenait très bien pour le thème du spectacle: les relations humaines et plus particulièrement les relations amoureuses. Un sextuor de danseurs, la plupart du temps en couple, en duo. Avez-vous apprécié les préliminaires? Ça vous a mis en appétit? Entrons dans le vif du sujet!

Le spectacle commence avec ce tableau illustré par la photo du programme. Image très forte et très bien exploitée. Corps féminin, jambes masculines, l’une de dos, l’autre face à nous (et à elle). Ils ne sont donc pas sur la même longueur d’onde (de notre point de vue) et pourtant, ils sont merveilleusement  en synchronisme. La nudité, le léger voile des tutus et leur blancheur nous révèlent la fragilité des êtres, pourtant la musculature et la force déployée démontrent une ténacité et un ancrage solide au sol. En effectuant un tour sur lui-même le danseur nous montre d’ailleurs à quel point il tient solidement (à) sa partenaire afin qu’elle puisse donner l’illusion (aux spectateurs) qu’elle se repose tout délicatement sur lui. Sur une très belle musique classique (dommage on ne donne pas les crédits dans le programme). Les trois couples se transforment, se rencontrent, socialisent. Les hommes avec les hommes (debout) et les femmes avec les femmes (sens dessus dessous). Quelle autre image forte, un peu burlesque, un peu baroque, à la façon de Mauro Bigonzetti dans Rossini Cards présenté par BJM en janvier dernier. Les conversations vont en parallèle, chaque sexe dans son univers. Ça m’a rappelé un de mes tableaux favoris, à ce jour, dans une chorégraphie, Myth de Sidi Larbi Cherkaoui, qui évoque alors l’ombre, la part d’ombre en chacun de nous (pour un minime aperçu de cette évocation de 0:36 à 1:36 dans cette vidéo). Chez Brunelle, ce sont les femmes et les hommes qui sont l’envers et le revers des uns et des autres. Matière à méditer.

S’ensuit ensuite un long duo qui nous amène dans les grandeurs et misères du couple. Deux chaises, un homme (Luc Bouchard-Boissonneault), une femme (Claudine Hébert) dont la passion du départ n’a d’égal que la lente désintégration finale de leur couple. L’image forte d’un couple qui se regarde assis sur deux chaises, l’une en face de l’autre, m’a rappelé un tableau de Pina Bausch vu dans le très beau film documentaire d’un spectacle réalisé avec des adolescents Les rêves dansants (voir les deux secondes qui y font référence dans la bande annonce du film de 1:07 à 1:09, mais surtout visionner tout ce film charmant, rafraîchissant et touchant, enfin…).

J’ai beaucoup aimé la bande sonore qui alterne entre musique classique, musique minimaliste (Michael Nyman? Philip Glass) et silence (Brunelle donne quelques précisions à ce sujet dans une entrevue, ici). De longs moments de silence où l’on n’entend que le bruit des danseurs, leur souffle, leur effort, leurs rires, leur rage, leur rythme quoi. J’ai surtout beaucoup aimé le langage chorégraphique exploré par Brunelle, tout en fluidité, en porté, en saut dans le vide… qui nécessite de faire confiance à l’autre. Pour la mesure du courage requis, non seulement dans la vie, mais pour le simuler en danse, voir Catherine Pogonat dans la dernière émission de Mange ta ville qui cherche à «Inventer la suite». Elle est conseillée de «s’abandonner», de «laisser aller» par Dave St-Pierre et accompagnée, pour le faire, par Frédéric Tavernini, aussi danseur dans Complexe des genres (vous pouvez visionner l’émission ici, dont l’extrait en question, vers 34:00 à 36:00). Et Dave St-Pierre de lui rappeler, tout simplement, comme une évidence (sur fond de Man like you de Patrick Watson):

Tous les sauts, toutes les chutes dans la vie doivent être comme ça en fait. Il faut que tu y ailles. Et à la dernière minute, il va toujours y avoir quelqu’un qui va venir te ramasser en fait.

N’y a-t-il pas parole plus touchante, plus confiante, plus humaine? La danse l’exprime, sans avoir à le dire. Elle évoque les émotions, les sensations, sans les nommer. Elle les fait vivre. Et le spectateur, moi, hier soir, j’ai vécu toutes ces émotions. En plus, j’ai été éblouie par la virtuosité des danseurs, chacun dans son individualité, malgré le couple. Ce très beau tableau aussi, des trois danseurs, qui ondulent à l’unisson, mais pas à l’identique, chacun à sa façon, l’un plus subtil, l’autre plus fort, qui se retrouvent, ne se regardent pas vraiment, font un pas de côté, mais jamais trop loin, au cas où… Ça a évoqué pour moi l’amitié masculine (je pourrais vous nommer ici Minuit le soir, ou encore Gaz bar blues, sur les mêmes thèmes de l’amitié masculine, l’acceptation inconditionnelle et la communication sans la parole).

Je termine ici, je m’étais accordé une heure… J’aurais encore tant à dire. Mais il ne faut pas tout dire, tout intellectualiser, il faut aussi laisser le silence, le flottement, les images, le mouvement, les émotions, les non-dits et l’inexpliqué prendre leur place dans notre vie. Je vais très certainement suivre Virginie Brunelle, elle s’ajoute à mes chorégraphes coup de coeur.

J’allais oublier de vous parler du dernier tableau… à la manière du dernier tableau d’Un peu de tendresse bordel de merde, qui vous reste en mémoire longtemps, qui  revient souvent vous visiter, qui fait participer le public au spectacle, tout simplement, mais qui change alors sa perspective. Hier, c’était en lançant des avions de papier mais qui, pour moi, ont signifié les flèches de cupidon pour ce couple qui danse, tendrement, un slow, qui représente pour la plupart des mortels, les premiers pas en danse, les premiers pas en couple. Que d’évocation cette image du slow… de l’adolescence, des papillons, des premières amours, des grands espoirs. C’est sur cette note que Virginie Brunelle nous a laissé et les spectateurs ont été comblés.

ALLEZ-Y, vous allez être séduit. 6 au 17 septembre 2011. 2oh. Théâtre La Chapelle. 28$

Ok, d’accord, une courte vidéo pour vous convaincre, mais en avez-vous vraiment besoin?

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