À toi: mille vies

Kim Thúy et Pascal Janovjak se sont rencontrés, apprend-on, à Monaco. Ils entretiennent ensuite, du mois d’octobre au mois de décembre, une correspondance courriel rassemblée dans un livre. On comprend qu’ils ont trouvé non pas l’amant (quoi que le mystère n’est pas levé sur la question), mais l’âme soeur. Je ne sais pas si je crois, même, à cette notion de l’âme soeur. Mais à lire leur correspondance on note l’intimité, la complicité, les non-dits et surtout la liberté d’aborder n’importe quelle pensée, sans avoir à en expliquer la source ou à en assurer la conclusion.

On retrouve la plume poétique de Kim Thúy, comme dans ru. Une vision sur le monde parfois surprenante, un récit de sa vie en touches  discrètes. Pascal Janovjak, sans avoir nécessairement le même avis, fait écho à ses pensées. Les textes de l’un et de l’autre rebondissent sur des détails auxquels nous prenons rarement le temps de nous arrêter. Et que dire des milles histoires qu’ils ont à raconter au sujet de leurs souvenirs dans un pays ou l’autre, du camp de réfugiés  de Kim Thúy ou de la vie à Ramallah de Janovjak. J’ai l’impression que, comparativement à mon existence, ces deux-là ont eu milles vies. Et je n’en ai (eu) qu’une… tel un long fleuve tranquille. Je n’envie pas tant leur existence remplie d’expériences que leur capacité à en faire des récits, des histoires et surtout à rendre compte des rencontres banales ou importantes avec des gens qui ont croisé leur vie.

À I. qui me demandait la semaine passée quel était le rêve caressé qui me ferait flotter comme elle, en ce moment, je n’ai pas eu de réponse. Sauf celle que j’ai trop d’intérêts à assouvir pour avoir UN grand rêve. Hier encore à J. qui me poussait à faire des actions déstabilisantes dans mon contexte de travail afin de mener à bien des projets qui me tiennent à coeur, encore là, je n’ai pas eu de réponse. Je constate que mon existence s’est déroulée à la faveur des occasions qui se sont présentées. Et j’ai été gâtée. Je me suis laissée porter par la vie. La force de cette attitude est de saisir, justement, ce que la vie me propose. La condition est d’avoir suffisamment de ressources pour s’engager dans des voies de toutes sortes. Le désavantage est justement celui de ne pas sentir cette énergie vitale qui m’anime grâce à un rêve que je caresse. Je me demande maintenant si je désire avoir un rêve. Un vrai. Pas celui du genre: avoir un char, une maison, un enfant… Et pourquoi pas?

Tout ça pour vous dire que parfois, je rêve d’écrire… C’est un peu ce que je fais par ce blogue n’est-ce pas? Mais ce n’est pas tout à fait ça. Car dans ce blogue, bien que public, j’écris à moi-même, je fixe des expériences dont je veux me souvenir, considérant ma mémoire trop courte, trop furtive, trop partielle. Mon rêve consiste plutôt à vouloir écrire à certaines personnes qui me touchent et surtout, je rêve d’entretenir dans la durée une correspondance avec elles. D’échanger des réflexions, des pensées, rendre justice à ce qu’elles m’apportent, réfléchir avec elles. Avez-vous déjà les Lettres à Nelson Algren ? Ce sont les lettres de Simone de Beauvoir à son amant américain. Avez-vous déjà lu sa correspondance avec Sartre? Avez-vous déjà lu Passions d’Annie Leclerc de Nancy Huston? Ce n’est pas une correspondance à proprement parlé mais un hommage aux échanges entretenus avec cette femme écrivaine. J’allais oublier 84, Charing Cross Road d’Helene Hanff. J’ai déjà pensé répondre à Martha, le projet de correspondance de Marie Laberge. Chaque semaine pendant deux ans, je recevais une lettre de Martha et je partageais sa vie – fictive – et ses propos sur la vie. Écrire à quelqu’un c’est partagé une intimité précieuse et exceptionnelle, c’est aussi prendre le temps de réfléchir et d’écrire. Mais parfois aussi, de façon plus spontanée et immédiate, je rêve de demander à mon voisin de banc d’autobus ce qu’il pense du livre qu’il lit. De faire un coup d’éclat pour provoquer le sourire et la surprise, juste pour le plaisir. De dire bonjour à ces inconnus que je croise constamment. De savoir ce qu’ils font, ce qu’ils aiment, ce qu’ils pensent.

Ainsi, je rêve de correspondre avec un Dany Laferrière, un Sidi Larbi Cherkaoui, un Robert Lepage, un Armand Vaillancourt, un Wajdi Mouawad, avec un de mes profs d’atelier en architecture. C’est bizarre, il n’y a que des hommes… et des artistes. Je pourrais ajouter Anaïs Barbeau-Lavalette, Nancy Huston, Sophie Calle… Des gens qui ont regard différent sur la vie, sur le monde. Du temps pour réfléchir, pour créer et pour échanger, pour collaborer avec d’autres. Voilà, c’est un rêve que je caresse, de pouvoir faire comme Kim Thúy et Pascal Janovjak. Correspondre avec quelqu’un.

En ces temps-là, l’attente était une vertu, une force d’âme, une abnégation qui effaçait le temps de la même manière qu’une méditation.

Kim 19 octobre 06:48 (p. 90)

… je me demande si c’est pour tromper la mort qu’on remplit sa vie de deadlines.

Pascal 20 octobre 17:26 (p. 92)

D’ailleurs, j’aurais préféré un Ocean Breeze avec vue sur parking plutôt qu’un hôtel du Parking avec vue sur la mer, car je ne serais sûrement pas descendu à l’hôtel du Parking – tandis que couché sur le matelas fatigué d’une chambre spartiate, je peux admirer l’enseigne clignotante de l’Ocean Breeze […] qui me répète le pouvoir des mots…

Pascal 24 octobre 13:52 (p. 103)

C’en est fini désormais, de cet archivage de mots passants… Ici le courrier ne passe pas, et quand bien même, l’ordinateur l’a remplacé. Dans les collèges les plus sages, les adolescents mettent leur téléphone en mode silencieux, et c’est d’un regard sous la table qu’ils déchiffrent, sur l’écran lumineux, les mots qui les feront vibrer… Sans doute les mots sont-ils les mêmes, tout comme les émotions. Mais comment feront-ils, eux, les soirs de mélancolie?

Pascal 28 octobre 13:46 (p. 113)

J’ai un correspondant allemand avec qui j’écris depuis vingt-sept ans. […] Nous ne pouvons être plus différents. Il utilise toujours le même papier, la même enveloppe, depuis la première lettre. De mon côté, je cours les magasins pour trouver des articles inusités. […] Nous nous sommes revus à Munich […] il y a à peine un mois. […] Nous avons passé plusieurs heures ensemble, en tête à tête, à nous demander pourquoi une mèche de cheveux rebelle nous chavire et pourquoi le Voyage d’hiver de Schubert nous déchire, même en plein été. Égoïstement, j’ai refusé de passer une nuit chez lui comme c’était prévu. Je ne voulais pas le voir dans un univers autre que le nôtre.

Kim 28 octobre 16:59 (p. 114)

Je ne sais pas comment ton ami munichois considère cette boîte à chaussures [où toutes tes lettres sont classées en ordre chronologique]. Bien qu’il ne s’agisse pas du fruit d’un hold-up, mais plutôt d’un trésor patiemment accumulé, d’un lent et beau travail, je crois que vingt-sept ans de tes lettres me brûleraient les doigts…

Pascal 30 octobre 13:32 (p. 115)

Au Vietnam, les chaussures se vendaient sans boîte. Nous conservions donc nos trésors dans des boîtes à biscuits danois en métal bleu, sinon à l’intérieur des matelas…

Kim 31 octobre 15:52 (p. 116)

Mais que peut-on voir d’un tel pays [le Bangladesh], en trois ans? J’en retiens autant de souvenirs que de regrets, dont celui de n’avoir jamais vu le visage de ce coiffeur, de n’avoir jamais pris le temps de m’asseoir sur la petite chaise, devant le miroir.

Pascal 22 novembre 13:31 (p. 148)

J’ai mille choses à te raconter mais, sans tes mots, je semble perdre ma voix…

Kim 7 décembre 23:12 (p. 157)

Toute cette beauté me semble soudain vaine, puisque je ne peux la partager dès à présent, puisqu’il me faudra attendre trop longtemps pour te l’envoyer.

Pascal 14 décembre 10:31 (p. 160)

Et vous, avec qui rêvez-vous de correspondre?

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A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
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3 commentaires pour À toi: mille vies

  1. Il m’arrive aussi, parfois, de rêver d’une correspondance profonde et soutenue avec quelqu’un qui se passionne comme moi pour la culture, qui aime aller au fond des choses et qui cherche en tout la « substantifique moelle ». Et puis je me ravise et me demande : Mais où trouverais-je le temps? Y a-t-il de toute façon encore des gens qui correspondent? On gazouille en 140 caractères ou moins; on s’échange des textos de quelques lignes, truffés de symboles et d’abréviations cabalistiques. Mais sûrement qu’il y a des résistantes et des résistants qui prennent encore le temps d’écrire des lettres (ou des courriels longs qui nourrissent l’âme)…

  2. C’est drôle, ce matin j’ai entendu une entrevue avec Benoît Melançon, auteur du livre «Écrire au pape et au père Noël : cabinet de curiosités épistolaires». Qui écrit donc encore aujourd’hui (entendre une lettre papier-crayon)? Les enfants? Les croyants? Les plaignants? Ceux qui ont du temps? Réflexion bien intéressante, Marie-Josée, non seulement sur la correspondance, mais sur le temps.

  3. Ping : Fragments – Volume 1 : intérêt fragmentaire | Curieuse d'idées

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