Babel (words): langage universel

Une semaine après avoir assisté au spectacle de Babel (words), je replonge en souvenirs dans cette expérience unique. Comment en faire un récit cohérent, tant les images et les émotions sont multiples?

Image no 1: la scénographie, merveille architecturale d’Antony Gormley (aussi collaborateur dans Sutra). Si elle semble froide et mathématiques (5 solides de volume identique), elle s’avère pourtant forte en symboles évocateurs. Tour de Babel, continents, maisons, prisons, jeux, cadres, mondes parallèles,  moyens de transport, machines à remonter (ou redescendre) le temps…

Image no 2: le tableau d’ouverture avec cette grande danseuse, longiligne au visage si atypique, Ulrika Kinn Svensson, qui parle et gesticule, musique et danse en soi. Phrase d’ouverture et affirmation forte:

Le premier langage humain était les signes, les gestes.

(J’ai appris dans cette autre critique que ce texte est tiré du roman History of love.)

Si le message au coeur de la chorégraphie est simple, il n’est pas simpliste. Il n’est pas question de trouver LE langage universel, mais de bâtir une polyphonie de langues qui transmet un message commun, mais non univoque. Tel est la démarche de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet dans cette chorégaphie Babel (words). Comment une chorégraphie, du simple mouvement humain dans l’espace, peut-elle véhiculer tant de réflexion sur le monde, la vie, l’humain? Tel est (encore) le tour de force de Sidi Larbi Cherkaoui après le renversant Myth vu en 2008 et qui m’habite encore. Le duo de chorégraphe à lui seul fait figure emblématique dans le contexte actuel belge. L’un flamand, l’autre wallon, les deux collaborent ensemble en ces temps politiques où rien ne va plus entre ces deux groupes ethnolinguistiques belges. La compagnie de danse rassemblée pour cette chorégraphie est aussi un geste politique: 18 danseurs et musiciens représentant 13 pays, 7 religions. Lire le nom des danseurs et musiciens est un cours de langues en soi. Danseurs: Navala Chaudhari, Francis Ducharme, Darryl E. Woods, Damien Fournier, Ben Fury, Paea Leach, Christine Leboutte, Ulrika Kinn Svensson, Kazutomi Kozuki, Sandra Delgadillo Porcel (Moya Michael), Igal Furman (Helder Seabra), Mohamed Toukabri (Jon Filip Fahlstrom), Paul Zivkovich (James O’Hara). Musiciens: Patrizia Bovi, Mahabub Khan, Sattar Khan, Gabriele Miracle et Kazunari Abe (Shogo Yoshii).

Image no 3: les mains, les mains, les mains. Marque de «commerce» de Cherkaoui. Les mains qui «parlent», les mains qui montrent, qui donnent, qui reçoivent, qui délimitent, qui marquent les frontières. Les mains qui caressent, qui virevoltent, qui tourbillonnent inlassablement. Si vous avez déjà vu Cherkaoui en entrevue, vous comprenez d’où vient cette obsession du mouvement des mains. Une  phrase d’un danseur lors de la causerie après le spectacle me revient en tête:

Nous ne sommes séparés des autres que par notre peau.

Les chorégraphies de Cherkaoui s’ancrent ainsi dans le quotidien. Le quotidien, le mystique et le philosophique. Pourtant, on ne se prend pas la tête lors de ses spectacles. On rit souvent, très souvent. D’ailleurs, rarement entendu le public de la salle du théâtre Maisonneuve rire et applaudir aussi souvent dans un spectacle de danse contemporaine.

Image no 4: tant d’images de la chorégraphie. Le magnifique duo d’un couple de danseurs qui sont attachés l’un à l’autre, qui se meuvent doucement, tendrement, sans jamais se quitter. L’icône du futur, époustouflante Ulrika Kinn Svensson, sur ses bottes échasses, mi-poupée gonflable, mi-poupée barbie qui bougent par mouvements saccadés ou alors mous comme de la guénille. Impressionnant Francis Ducharme (vu le dimanche précédent dans Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent) en homme de cromagnon se métamorphosant en homme du monde et vice versa. Ces tableaux tirés du cinéma, que ce soit la bataille en slow motion, inspiré de tableau de la Renaissance, ou alors celui d’un Transformer à dix bras et plus grand que nature, tout droit sorti d’un blockbuster américain, qui veut anéantir l’ennemi, sinon le monde. Celui du prisonnier qui se bat contre les murs de sa prison qui se transforme tout à coup en murs psychologiques érigés par le prisonnier lui-même. La séance de sécurité à l’aéroport, hilarante, où chacun est inspecté et dont la culture n’est pas permise à bord de l’avion.

Image no 5: la musique envoûtante créée par les musiciens où s’entremêlent, sans se confondre, les traditions japonaise, indienne, turque… et divers instruments, percussions, chants, harpe. L’éclairante explication de Patrizia Bovi (aussi collaboratrice dans Myth) lors de la causerie a permis de connaître l’étonnant processus de création. Les musiciens, comme les danseurs, de différentes traditions ne comptent pas sur le même temps, comment alors s’entendre? Et tout le miracle du spectacle (et de la démarche de Cherkaoui) tient là: et pourtant, c’est possible. Non seulement c’est possible, mais en émerge une beauté incandescente, un optimisme, sans être un idéalisme, sur la nature humaine.

Cherkaoui a 37 ans, il a commencé à danser à 16 ans. Il est aujourd’hui l’un des chorégraphes les plus appréciés internationalement. Son parcours est inspirant.

MaJ. 8 octobre 2011. Entendu ce matin à la radio que les Wallons et les Flamands sont en voie de trouver un accord pour résoudre l’impasse politique qui dure depuis plus d’un an et demi en Belgique en accordant plus d’autonomie aux régions. Lors de mon récent passage en Belgique, j’avais pu entrevoir certains signes de la situation politique. Par contre, tandis que le gouvernement ne siège pas depuis plus de 400 jours, dans les rues, aucun chaos et  l’économie se porte relativement bien en ces temps de crises, notamment en Europe. Quelles conclusions en tirer? À m’informer un peu davantage ici, cet accord ne semble pas annoncer un avenir si paisible en Belgique…

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