Projets incubateurs: temps suspendu, mains tendues

J’ai assisté avec beaucoup de fébrilité à la soirée de présentation des projets incubateurs des étudiants à LADMMI vendredi soir dernier. Huit projets composaient le programme. Huit chorégraphes en herbe, de 1re, 2e ou 3e année qui ont volontairement choisi de s’embarquer dans un tel projet, sans obligation, sans motivation autre que le goût de se lancer et de recevoir l’avis des spectateurs. Le goût d’explorer, le goût d’éprouver leurs propres capacités. Il y a place à l’admiration. D’une part, présenter le fruit de ses cogitations, encore en évolution, et, d’autre part, accepter, voire rechercher la critique pour pouvoir évoluer. J’ai retrouvé la même attitude lors de mes années de formation en architecture, attitude qu’on ne retrouve pas nécessairement dans d’autres milieux de formation.  Est-ce particulier au monde artistique?

C’est aussi une occasion privilégiée pour les spectateurs néophytes de la danse contemporaine d’apprivoiser son langage d’abord et surtout découvrir un certain sens derrière les propositions. En effet, en présentation ou en complément d’information, chaque chorégraphe nous disait quelques mots sur ses intentions: monde intérieur, relation de couple, exploration plus ludique, évolution des relations à l’autre, exploration de la relation chorégraphe-interprètes, exploration du mouvement. Chaque chorégraphe avait aussi des questions pour le public, composé évidemment d’étudiants de LADMII, mais aussi de parents, d’amis, plus ou moins initiés à la danse contemporaine. Si les présentations des chorégraphes eux-mêmes nous livraient déjà quelques clés de compréhension, les commentaires des autres étudiants nous permettaient bien souvent de comprendre un peu plus le vocabulaire de la danse: la façon d’occuper l’espace, de renouveler les codes de la danse, les transitions, etc. Une des remarques qui surprend probablement souvent le néophyte est d’apprendre que la musique arrive bien tardivement dans le processus créatif. Puis, les remarques des amis et des parents étaient plus émotives, expérientielles, sur la chorégraphie et sur des moments de vie qu’elle a évoqués chez eux: un rejet dans l’enfance, une relation d’accompagnement à la maladie…

Je ne peux pas commenter aussi en détail les huit chorégraphies que j’ai vues comme je l’ai fait avec celle d’I., observée pendant plusieurs heures en pratique, et qui avait encore maturé depuis dimanche passé, surtout du côté des interprètes qui se sont manifestement entièrement investies pour la performance devant public. Ces 2-3-4-5 minutes de  chaque chorégraphie ont passé vraiment vite et surtout, se sont enchaînées sans nécessairement laisser le temps d’assimiler les caractéristiques de chacune. Toutefois, ce que je peux dire c’est qu’aucune d’entre elles n’était ennuyante ni inintéressante. Chacune avait sa couleur, chacune avait sa personnalité. De si proche, dans une formule si intime, je dirais que ce sont des mouvements des mains qui me restent bien en tête: une main qui frappe légèrement le front, des mains cassées qui se touchent, qui font des rotations, des grands battements, comme des moulins à vent, des jeux de doigts tout délicats.

Pour É. qui m’a demandé spécifiquement mon avis, voici quelques réflexions que m’inspire sa proposition, à partir de ce que je m’en rappelle.

Quelle entrée en matière! WOW! Les deux danseurs entrent dans la salle, entrent en scène comme deux enfants qui font soudain irruption dans la cuisine, en poursuivant un jeu établi entre eux. Les cris de joie et les sauts rapides, les taquineries nous interpellent immédiatement. On s’identifie spontanément à ces jeux. La chorégraphie n’est presque pas danse ici, mais gestes de la vie enfantine; on pourrait presque se joindre à leurs jeux. Le dynamisme des interprètes est flagrant. On rit, on s’amuse. On est séduit.

Et puis soudain, comme les enfants qui vont trop loin, l’un des deux se sent énervé. Il ne veut plus vraiment jouer, mais l’autre protagoniste, lui (elle dans ce cas-ci), continue. Ah, les limites des interactions humaines… Qu’est-ce qui a déclenché cet énervement? On ne l’a pas trop perçu. Peut-être que j’aurais aimer mieux le percevoir, en être énervée moi aussi. Pourtant, après coup, je me dis que, dans la vie, on ne le sait pas trop le moment où on a commencé à être énervé, alors pourquoi exiger de tout dire et tout montrer en danse?

Et puis, un autre glissement. Celui qui est énervé se retranche de plus en plus dans son «mutisme», c’est-à-dire dans sa bulle, tandis que l’autre se fâche carrément. Elle n’est pas maître de ce qui se passe, de la réaction de l’autre, ses questions, ses invitations restent sans réponse. Et elle s’énerve, comme un enfant qui pique sa crise. Elle aussi se retranche dans son monde, dans son monde de colère envers l’autre. En fait, on est peut-être devant une relation où les deux protagonistes sont en colère mais ne l’expriment pas de la même façon. À ce moment, le «jeu» de l’interprète féminine m’a fait penser à un des tableaux de Dave St-Pierre, tiré de la chorégraphie d’Un peu de tendresse bordel de merde, et repris à deux reprises dans le spectacle Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent. J’aime bien cette énergie, même négative, que la danse permet d’explorer, mais ici le langage chorégraphique m’est apparu un brin similaire; j’aurais aimé qu’on me propose autre chose, pour faire plus original, plus personnel. Pourtant, cette remarque n’appartient qu’à moi puisque les spectateurs qui n’ont pas vu la chorégraphie de Dave St-Pierre ne l’ont sûrement pas accueilli ainsi et je ne suis pas certaine que la chorégraphe se soit inspirée de lui. À sa question, est-ce qu’on oublie l’interprète coléreux introvesti, j’aurais eu tendance à répondre oui sur le coup. Et pourtant, en y réfléchissant maintenant, bien qu’absorbée par la magnifique et généreuse interprétation de la danseuse colérique extrovertie, je n’ai jamais oublié la présence du danseur, même si je ne le regardais plus, même s’il n’était plus dans mon champ de vision. Parfois, dans la vie, ce sont ceux qui sont le moins présents dans notre espace qui occupent (encombrent?) en fait la majeure partie de nos pensées.

Et puis la fin… la fin… Après deux jours, je ne me souviens plus trop de la fin. Je me souviens que c’était une bonne fin chorégraphique, mais je ne me souviens plus de ses détails… ah, la mémoire!

Je trouve la proposition générale fort ambitieuse puisqu’elle s’inscrit dans une courbe décroissante d’énergie, elle propose une pente descendante, un terrain glissant. Ainsi, la chorégraphe a pris un risque, celui que le spectateur décroche lui aussi, comme le danseur qui, graduellement, perd intérêt envers autrui. Pourtant, ce n’est pas le cas du spectateur qui ne décroche jamais de la chorégraphie. Bien qu’on aurait aimé que l’énergie initiale du début, si ludique, si pétillante demeure, notre intérêt est maintenu, même si la courbe de progression ne correspond pas à ce qu’on aimerait voir, à ce qu’on souhaiterait vivre, à ce qu’on espère pour ces deux personnages. Pour cette  chorégraphie de quelques minutes, pari gagné!

Ah! je me souviens de l’image de la fin. Côte à côte, l’un de face, l’autre de dos, visiblement dans deux mondes… séparés physiquement que par un mince espace, mais psychologiquement par un immense fossé. La danseuse s’est calmée, elle se penche tout doucement vers l’autre immobile. Mais lui, s’est-il apaisé? Il faudra  trouver une façon de reconstruire la complicité. Ainsi va la vie!

Pour en revenir à la richesse de ce temps d’incubation, je trouve ces étudiants fort talentueux et surtout fort chanceux de bénéficier de cet espace de création, d’expression, d’expérimentation et d’échange. Je suis certaine qu’ils en savourent tout l’investissement. Quant au public, à la spectatrice que je suis, le temps s’est suspendu pendant une heure et demie. J’étais dans des univers tous différents, qui m’ont interpellée personnellement. Belle rencontre, ils nous ont tendu la main et nous avons applaudi.

Publicités

A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
Cet article, publié dans Danse, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s