La route: le sens dépouillé de la vie / la vie dépouillée de sens

J’avais commencé ce livre en anglais en me disant que c’était une bonne façon de le pratiquer, l’améliorer. La barre était trop haute. Vocabulaire recherché, histoire triste, voire déprimante, longues descriptions. Je l’ai mis de côté, en me disant que j’allais le lire en français. Peut-être. Et puis, Ratonne de biblio l’a mis dans une pile de livres qu’elle m’a prêtés. J’ai commencé par autres choses, j’ai aussi lu d’autres livres, achetés ou empruntés. La route était toujours là, sur la pile. Alors, je l’ai pris. Je crois que c’était le bon moment. J’étais prête. Parfois, on sait que c’est le bon moment pour entamer un livre qu’on ne peut lire à n’importe quelle occasion pour vraiment l’apprécier. Cette fois-ci, c’était la bonne. J’ai été happée.

J’ai été le témoin privilégié de cette autre histoire d’amour d’un père pour son fils, de leur long voyage sur la route désolée de la vie. Si l’environnement est anéanti, les rapports humains sont encore bien vivants entre eux. Et il ne se passe presque rien d’autre qu’une pénible marche vers le sud et la recherche de moyens de subsistance. Alors pourquoi continuer? Lisez le livre pour en avoir une idée. D’accord? D’accord.

Je reproduis, ci-après, quelques passages très touchants, mais qui peuvent donner des indices du déroulement de l’histoire. À vous de juger si vous voulez les lire. Si vous le faites, cela ne diminuera en rien le plaisir de lire le roman, de découvrir leur histoire, d’entrer dans cet univers gris, mais lumineux. Une mention spéciale au traducteur François Hirsch. Je sais qu’un jour, je relirai The road, en version originale anglaise, pour savourer la lettre et l’esprit du roman dans la langue de l’auteur, Cormac McCarthy.

Il essayait de trouver quelque chose à dire mais il ne trouvait rien. Il avait éprouvé ce sentiment-là avant, au-delà de l’engourdissement et du morne désespoir. Le monde se contractant autour d’un noyau brut d’entités sécables. Le nom des choses suivant lentement ces choses dans l’oubli. Les couleurs. Le nom des oiseaux. Les choses à manger. Finalement les noms des choses que l’on croyait être vraies. Plus fragiles qu’il ne l’aurait pensé. Combien avaient déjà disparu? L’idiome sacré coupé de ses référents et par conséquent de sa réalité. Se repliant comme une chose qui tente de préserver la chaleur. Pour disparaître à jamais le moment venu.

p. 80

Il prit la main du petit et y poussa le revolver. Prends-le, souffla-t-il. Prends-le. Le petit était terrifié. Il l’entourait de son bras et le serrait contre lui. Son corps si mince. N’aie pas peur, dit-il. S’ils te trouvent il va falloir que tu le fasses. Tu comprends? Chut. Ne pleure pas. Tu m’entends? Tu sais comment t’y prendre? Tu le mets dans ta bouche en le pointant vers le haut. Presse vite et fort. Tu comprends? Arrête de pleurer. Tu comprends?

Je crois.

Non. Tu comprends?

Oui.

Dis oui Papa je comprends.

Oui Papa je comprends.

Il baissa les yeux sur l’enfant. Tout ce qu’il voyait c’était la peur.

Il reprit le revolver. Non, tu ne comprends pas, dit-il.

p. 100

Qu’est-ce qu’il y a? dit l’homme.

Rien.

Non. Dis-moi.

Il pourrait y avoir des gens en vie quelque part ailleurs.

Où ça ailleurs?

J’en sais rien. N’importe où.

Tu veux dire ailleurs que sur la terre?

Oui.

Je ne crois pas. Il n’y a pas d’autre endroit où des gens pourraient être en vie.

Même s’ils pouvaient arriver jusque-là?

Non.

Le petit détourna son regard.

Quoi? dit l’homme.

Il hochait la tête. Je me demande ce qu’on est en train de faire, dit-il.

L’homme s’apprêtait à répondre mais il se tut. Au bout d’un moment il dit: Il y a des gens. Il y a des gens et on va les trouver. Tu vas voir.

p. 210

Toi, tu racontes toujours des histoires qui finissent bien.

Tu n’as pas d’histoire qui finissent bien?

Elles sont plutôt comme la vraie vie.

Mais mes histoires à moi ne le sont pas.

Tes histoires à toi ne le sont pas. Non.

L’homme l’observait. La vraie vie est très cruelle?

Qu’est-ce que tu crois?

Eh bien, je crois qu’on est toujours là. Il nous est arrivé pas mal de mauvaises choses mais on est toujours là.

Ouais.

Tu ne trouves pas ça tellement formidable.

Je n’en sais rien.

p. 230

Ça fait mal, hein? dit le petit.

Oui. Bien sûr.

Tu es très courageux?

Juste à moitié.

Qu’est-ce que c’est que t’as jamais fait de plus courageux?

[…] Me lever ce matin, dit-il.

p. 233

À présent quand il se réveillait pendant la nuit dans cette noire et glaciale désolation il émergeait parfois de mondes délicatement colorés d’amour humain, de chants d’oiseaux, de soleil.

p. 233

Il faut que tu continues d’avancer. Tu ne sais pas ce qu’il pourrait y avoir plus loin sur la route. On a toujours eu de la chance. Tu auras de la chance toi aussi. Tu verras. Vas-y. C’est bien ainsi.

p. 237

Jeudi dernier, en attendant le métro, une femme m’accosta. Elle a vu que je lisais un roman de Cormac McCarthy. Elle m’a demandé comment était le livre. C’est son auteur favori. Elle a fait une chose que je rêve souvent de faire. Discuter avec les gens dans l’autobus au sujet du livre qu’ils lisent. Pourquoi est-ce si difficile de briser cette barrière qui nous sépare d’un inconnu? D’un autre humain. Tout simplement pour discuter. D’un livre. Mardi soir, au comptoir des abonnements de la Grande bibliothèque, j’avais le livre à la main. La jeune commis ne tarissait pas d’éloges. Elle m’en parlait avec autant d’émotion. Un chef d’oeuvre. La route ne m’a pas seulement offert cette très belle histoire, mais m’a  également permis, à deux reprises, de franchir ce pont, pour qu’advienne, momentanément, une relation plus humaine. Ce n’est pas grand-chose. Mais ça fait une différence.

Comment je peux être sûr que vous faites partie des gentils?

Tu ne peux pas être sûr. C’est un risque que tu dois prendre.

p. 242

Publicités

A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
Cet article, publié dans Littérature, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour La route: le sens dépouillé de la vie / la vie dépouillée de sens

  1. lowansalice dit :

    Je tombe par hasard sur ce post….je n’ai pas lu le livre, simplement vu le film qui m’a émue bien au delà de ce que je m’attendais (enceinte d’un petit garçon, donc concernée de bien des manières) …tu me donnes envie de lire aussi le livre, ça parait bien écrit, les silences parlent, c’est toujours enrichissant lorsqu’un livre et un film se complètent ainsi…
    C’est vrai qu’on ose jamais aborder les autres, c’est une jolie chose que ce livre t’es permis de le faire ! (et voici un troisième échange, bien que virtuel) 🙂

  2. Bonjour!
    En effet, cette rencontre virtuelle compte aussi (sinon pourquoi faire ce blogue!). J’hésitais à proposer ce livre à une amie qui a un petit garçon de plus d’un an et j’hésitais à voir ensuite le film. J’oserai maintenant! Merci!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s