Danser les yeux fermés avec Pina… et Polina

On peut le faire à tout âge, dans toutes les langues, même (et surtout) sans parler. Danser avec/pour Pina Bausch, on en rêve après avoir vu Pina: dance, dance otherwise we are lost de Win Wenders. Il s’agit bel et bien d’un hommage rendu, à titre posthume, à une grande chorégraphe contemporaine. D’où vient toute cette humanité dans cette femme à l’allure à la fois si fragile et si austère? Elle avait des yeux qui perçaient les âmes, si l’on se fie aux témoignages des nombreux danseurs de toute génération, de toute origine, qui ont travaillé avec elle. Probablement à l’image de la grande dame, les mots se font rares… mais quand ils sont prononcés, ils portent. À chacun, elle n’aurait eu que de très rares commentaires. À l’une, elle aurait dit : «tu es la plus fragile, c’est ta force.» N’est-ce pas là une parole inspirante? À un autre: «continue de chercher»… Mmmm, un peu moins inspirant. Ça me rappelle quand je présentais à mon enseignante d’arts plastiques mon travail «achevé» et qu’elle me répondait: «c’est très bien, Curieuse, continue». Mmmm… je ne me sentais pas vraiment inspirée!

Au delà des mots, ce sont surtout les chorégraphies de cette grande dame qu’on peut apprécier dans le film de Wenders : Le sacre du printemps, Café Müller, Orphée et Eurydice, Vollmond, Kontakthof…

Après avoir été danseuse, Pina Bausch, s’initie au rôle de chorégraphe et développe un style très théâtral, «danse-théâtre» ou Tanztheater du nom de sa compagnie fondée dans les années 1970 à Wuppertal en Allemagne. Malheureusement, dans le documentaire, on en apprend bien peu  sur sa façon de travailler, de créer. C’est en lisant ici et là, que j’apprends qu’elle questionne ses danseurs tout au long du processus créatif, les interroge sur leur vie et leur passé pour les faire danser.

I’m not interested in how people move but in what moves them.

Pina Bausch

Je croyais ses oeuvres intimement autobiographiques, mais je me rends compte qu’elles sont peut-être, surtout, biographiques. Allemande d’origine, née en 1940, les thèmes, la musique, les costumes transpirent une ambiance d’après-guerre, sinon de guerre, de lutte, de rejet, de discrimination. Les relations humaines sont au coeur de sa démarche, le couple, la séduction, la solitude, la souffrance… La gestuelle est magnifique dans les  plus infimes détails, les mouvements des mains souvent tirés du quotidien. L’éblouissant solo d’un homme prenant la mesure de lui-même, produisant inlassablement les mêmes gestes d’une beauté renversante.

Je sais qu’on dit que Pina Bausch a révolutionné la danse. Je ne m’y connais pas. Ce que j’ai pu apprécier par contre dans le documentaire ce sont deux ou trois choses qui me paraissent assez radicales. La première, bizarrement, n’est peut-être pas inhabituelle: danser les yeux fermés. Voir danser Pina Bausch les yeux fermés (qui regardent devant ou vers le bas?) dans Café Müller nous montre toute l’intériorité de cette femme. Une autre manifestation qui me paraît assez radicale, du moins dans le film: les danseurs sont de tous les âges. Et ils dansent gracieusement à tous les âges. Je me demande quelle est la moyenne d’âge des danseurs professionnels actifs et quelle est la moyenne d’années d’une carrière d’interprète en danse. Avec Pina, tout le monde peut danser. On peut voir différents extraits de Kontakthof, qu’elle a faits avec des danseurs professionnels, puis avec des sexagénaires qui n’ont jamais été danseurs avant.

Elle reprend cette même chorégraphie avec des adolescents, tout aussi néophytes. Le processus de création avec ces derniers a fait l’objet du charmant film Les rêves dansants: sur les pas de Pina Bausch (encore en salle, le weekend passé au Cinéma du Parc). Cette chorégraphie, créée en 1978 avec des adultes, a tellement de résonance dans l’histoire de ces jeunes, encore en 2008:

Quand je suis avec une fille, je l’embrasse et tout, mais je ne la touche jamais comme dans la pièce de Pina Bausch.

Un jeune danseur dans Les rêves dansants

Les éléments de la nature ont aussi bien leur place dans l’oeuvre de Pina Bausch. La matière, le sable, les minéraux et l’eau. On nous le fait bien sentir dans le film, en nous  amenant à l’extérieur, sur la place publique, sur la rue, dans une carrière. Les éléments sont là autour des danseurs et ils dansent avec eux. Je ne sais pas si c’est la première à avoir fait danser des interprètes dans l’eau sur scène, mais quelle sensation de liberté, de jeunesse et aussi d’effort et de danger! Est-ce d’elle qu’a été inspiré Dave St-Pierre pour la scène finale d’Un peu de tendresse bordel de merde, si jouissive, si touchante, si troublante (et pour certains si choquante)? Pour ma part, j’en frissonne encore de joie et d’émotion. Pina Bausch explore aussi l’âme enfantine, probablement pour retrouver cet état d’âme propre aux enfants et propre à l’enfance. Que j’ai rigolé lors de la séquence dans le monorail suspendu de Wuppertal, lorsqu’une interprète entre en petite robe blanche, avec un gros oreiller, ses longs cheveux noirs sur ses yeux et qu’elle attaque son oreiller et bouge en faisant des bruits de robots! Et que dire de cette scène où une belle femme en robe rouge, longs cheveux noirs, prend des pauses de culturiste arborant deux gros bras musclés. On se joue de nous et on aime ça! Ça m’a rappelé que je faisais souvent ce jeu avec ma soeur. L’une (la plupart du temps moi), debout, les mains dans le dos et l’autre (la plupart du temps elle) insérant ses bras sous les aisselles et qui gesticule «comme si» c’était l’autre… mais qui en profite pour se gratter le nez, se donner une gifle, se chatouiller. Et puis, comment ne pas considérer qu’elle est une âme soeur alors qu’elle célèbre dans une chorégraphie, celle qui ouvre et clot le film, les quatre saisons par un défilé de petits gestes et des sourires de gamins dans des corps de grandes personnes.

Pina Bausch n’est plus. Elle est décédée en 2009, mais sa compagnie vit encore. Et je suis certaine que de nombreux interprètes et chorégraphes vont marcher dans ses pas, vont danser avec/pour elle les yeux fermés. Avec toute cette inspiration, je vous souhaite de danser avec les êtres qui vous sont chers durant les réjouissances des Fêtes, bien collés, vous aussi, les yeux fermés, pour sentir leur présence en vous.

P.S. Et Polina dans tout ça? Polina a le nez noir, comme ces danseurs du court métrage  Ora de Philippe Baylaucq produit par l’ONF et présenté en premier partie de Pina au cinéma. Polina, c’est une danseuse  russe de ballet  classique puis contemporain, merveilleusement dessinée et mise en scène dans une BD de Bastien Vivès, qui a reçu, pour ce titre, le Grand prix de la critique BD 2012. Il s’agit d’une belle incursion dans l’intimité d’une danseuse, de l’âge de 6 à 30 ans environ, et d’une réflexion sur l’art, la création et l’apprentissage. Entrez dans le processus créatif du jeune bédéiste français de 27 ans, ici et , de même que dans son blogue.

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2 commentaires pour Danser les yeux fermés avec Pina… et Polina

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