Limonov: une autre vie que la mienne

Voilà une semaine ou deux que j’ai terminé le roman Limonov d’Emmanuel Carrère, commencé un peu avant janvier. J’avais bien aimé, du même auteur, les romans D’autres vies que la mienne et Un roman russe. Ce roman m’a fait entrer dans un univers que je ne connais pas, m’a fait adopter un regard, un point de vue non seulement inconnu, mais qui est éloigné de mon expérience. C’est justement pour cette raison que j’ai bien aimé ce roman, particulièrement le début et la fin. Le milieu, plus didactique, sur l’histoire de l’URSS/Russie est également intéressant, mais disons… moins romanesque. Quoique…

J’aime cette qualité chez l’auteur, que j’avais appréciée dans D’autres vies que la mienne, de tenter de prendre le regard de l’autre, d’adopter son point de vue, tout en  reconnaissant les limites de l’entreprise. Dans D’autres vies que la mienne, il est question de sa belle-soeur et de sa lutte contre le cancer. Carrère s’imprègne de son expérience, tout en sachant qu’il n’est pas, lui, atteint de cancer. La même chose avec Limonov, ce personnage provocant, provocateur, entêté, contradictoire, discipliné, marginal. Carrère cherche moins à comprendre qu’à rendre raison, pour paraphraser Bourdieu,  à reconnaître la légitimité de son point de vue. Et on le suit dans sa tentative. Il indique aussi les limites de son entreprise. Un exemple, parmi tant d’autres, à propos d’une expérience aussi étonnante que de nombreuses autres dans l’existence de Limonov: un moment de nirvana… en nettoyant un aquarium dans un bureau de gardien de prison.

Comment raconter ce que je dois raconter à présent? Cela ne se raconte pas. Les mots se dérobent. Si on ne l’a pas vécu, on n’en a pas la moindre idée, et je ne l’ai pas vécu. […] sans crier gare tout s’arrête. Le temps, l’espace: pourtant ce n’est pas la mort. Rien de ce qui l’entoure n’a changé d’aspect […], mais c’est comme si tout cela n’avait jusqu’à présent été qu’un rêve et devenait d’un seul coup absolument réel. Porté au carré, révélé, en même temps annulé. Il est aspiré par un vide plus plein que tout ce qui remplit le monde de sa présence. Il n’est plus nulle part et il est totalement là. Il n’existe plus et il n’a jamais été à ce point vivant. Il n’y a plus rien, il y a tout.

On peut appeler ça une transe, une extase, une expérience mystique. […]

J’aimerais être plus long, plus détaillé, plus convaincant là-dessus, mais je vois bien que je ne peux qu’accumuler les oxymores. Obscure clarté, plénitude du vide, vibration immobile, je pourrais continuer longtemps comme ça sans que le lecteur ni moi en soient plus avancé. Ce que je peux simplement dire, en rapprochant leurs expériences et leurs mots, c’est qu’Édouard [Limonov] et Hervé [Clerc]  savent d’une absolue certitude qu’ils ont, l’un dans un appartement parisien, il y a trente ans, l’autre dans le bureau d’un officier dont il nettoyait l’aquarium à la colonie pénitentiaire no 13 d’Engels, eu accès à ce que les bouddhistes nomment le nirvana. […]

Ils disent une chose encore: que quand on est happé, emporté, soulevé jusque-là, on ressent, pour autant qu’il demeure quelqu’un pour ressentir, quelque chose qui est de l’ordre d’un immense soulagement. Congédiés, le désir et l’angoisse qui sont le fond de la vie d’homme. […] on a goûté à ce qu’est la vie sans eux, on sait de première main ce que c’est qu’être tiré d’affaire.

(p. 460-462)

Je pourrais encore raconter bien d’autres choses à propos de ce roman et plus encore à propos de cette existence hors du commun. Le lire ne nous fait pas la vivre, mais nous fait entrevoir qu’elle est possible. J’ai compris, au moins, que pour vivre en Russie (et assumer une opinion), il faut être exceptionnellement constitué. Ce n’est pas simplement l’histoire de Limonov qui m’était complètement étrangère, mais celle de tout un peuple que je n’arrive pas à m’expliquer, à comprendre réellement.

Le second mandat d’Elstine approchant de sa fin, les oligarques lui cherchent un successeur aussi accommodant, et le plus rusé d’entre eux, Berezovski, a une idée: un tchékiste totalement inconnu du public, Vladimir Poutine. […] Quand l’oligarque lui propose le job, il dit modestement qu’il n’est pas sûr d’avoir la carrure. […]

En attendant, le virginal et modeste Vladimir Vladimirovitch est présenté au bon peuple par Elstine qui, six mois avant la présidentielle, le désigne comme son dauphin. L’élection ne semble plus qu’une formalité mais, pour être bien sûr que le nouveau venu l’aborde en posture de sauveur, rien de tel qu’une bonne petite guerre, et le prétexte de cette bonne petite guerre, en Tchétchénie cette fois encore, est une série d’attentats à la bombe qui fait à l’automne 1999, dans des immeubles de la banlieue de Moscou, plus de trois cents morts civils. Une thèse circule selon laquelle ces attentats, imputés sans preuve aucune à des terroristes tchétchènes, ont été en réalité commis par le FSB [nouveau KGB]. […] À la fois paranoïaque et pas invraisemblable, cette thèse concernant les attentats de 1999 reste assez répandue dans la population russe, le plus étrange étant que cela ne défrise pas celle-ci outre mesure et qu’elle a massivement voté et revoté pour Poutine en le croyant coupable ou tout au moins capable d’un tel crime.

(p. 409-411)

Cette courte chronique ne vous offre peut-être pas un aperçu général du personnage ou du roman, mais plutôt l’impression, l’influence qu’ils ont eue (personnage et roman) sur moi. Parce que la vie a plusieurs sens et qu’il est important de rester ouvert à ceux qui s’éloignent de celui qu’on y donne soi-même. Pour se rappeler notre altérité, notre subjectivité et notre humanité. Comme le dit un des professeurs qui a  le plus marqué ma pensée (le même qui a inspiré l’exergue du site Curieuse d’idées):

Aucun point de vue n’est supérieur à un autre.

En complément: un des livres écrits par Limonov lui-même (à droite) que préfère Carrière (à gauche sur la photo): Le livre des eaux, qui n’a pas été traduit encore, je crois, ni en anglais, ni en français, langues que maîtrise très bien Limonov. Pour continuer l’expérience, on peut lire Journal d’un raté, sur sa période new yorkaise, ou encore Autoportrait d’un bandit dans son adolescence, sur sa jeunesse à Karkhov.

Le film Toutes nos envies sortira bientôt en salle à Montréal. Plus précisément, le 16 mars 2012. Il se base sur le roman D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère. La comparaison entre un film et un roman est souvent boiteuse, mais ça me dit bien de tenter l’expérience.

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6 commentaires pour Limonov: une autre vie que la mienne

  1. Ping : Activités culturelles de janvier 2012… dans mon rétroviseur | Curieuse d'idées

  2. urobepi dit :

    Merci pour votre article. Il donne à réfléchir. Je dois dire que j’ai éprouvé très peu d’empathie pour Limonov bien que j’aie beaucoup aimé le livre de Carrère. J’ai été particulièrement touché par cette phrase de votre article: « Parce que la vie a plusieurs sens et qu’il est important de rester ouvert à ceux qui s’éloignent de celui qu’on y donne soi-même. »
    Pierre

  3. Eric Philippe Martin dit :

    le livre d’Emmanuel Carrère est une excellente introduction, mais je vous conseille de lire Limonov, lui même : c’est un immense écrivain, que Carrère a parfois tendance à sous-estimer.
    En Russie, même les adversaires politiques de Limonov reconnaissent son immense talent littéraire. Il est d’ailleurs présenté comme l’un des 2 ou 3 écrivains russes méritant de recevoir le Prix Nobel ( qu’il n’aura évidemment jamais à cause de ses opinions politiques )
    Eric

  4. Ping : Limonov « Coups de coeur littéraires

  5. Vi dit :

    N’y a-t-il que moi pour etre ennuyee par le fait que Limonov ait deja ecrit son autobiographie et qu’il etait donc un peu facile (c’est relatif) de la reprendre? N’y a-t’il pas la une limite a l’entreprise, qui n’a pas ete tout a fait abordee?

  6. Salut Vi!
    Je ne sais pas… À cet égard, on pourrait s’interroger sur la pléiade de livres sur Simone de Beauvoir, par exemple, dont l’oeuvre littéraire consiste essentiellement en une observation de sa propre existence.
    Tu soulèves un bon point, mais ça ne me choque pas autant que toi. En fait, c’est ce qui m’intéresse: ce regard sur la vie d’autrui. Et il me semble que Carrère le mentionne explicitement quelque part dans son livre: la raison pour laquelle il choisit d’écrire un livre sur Limonov renvoie au fait qu’il cherche à écrire sur la vie de quelqu’un dont l’expérience, les valeurs sont à l’opposé, ou disons différentes, des siennes. Donc, je ne cherche pas tant la «vérité» (si tant est qu’elle soit livrée dans une autobiographie) que de vivre par la voie de Carrère, comme il le fait par la voie de Limonov, l’entreprise de compréhension de cette vie autre. Ça te convainc?

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