Vivre sa vie par procuration: 1 an à Jérusalem en deux jours

«Merci mon dieu de m’avoir fait athée.»
Guy Delisle, Chroniques à Jérusalem

Quel pur bonheur! J’ai dévoré en deux jours Chroniques à Jérusalem. J’y trouve tout ce que j’aime en littérature. Un point de vue, une expérience, une réflexion, des moments tendres, des situations frustrantes qui éprouvent nos valeurs, notre mode de vie, nos a priori. Guy Delisle m’offre tout ça et bien plus encore.

Chroniques à Jérusalem, c’est d’abord et avant tout le récit de son année passée dans la ville sainte. Il y accompagne sa conjointe qui travaille pour Médecins sans frontières. Il assume le rôle de «femme au foyer», dixit Delisle lui-même. Un volet de son histoire repose donc sur la joie (!) de s’occuper de leurs deux enfants. Et de le faire dans une ville étrangère. Une ville étrangère, mystérieuse, paradoxale, un brin dangereuse… Guy Delisle garde aussi son regard d’enfant sur les choses, qu’il qualifie de naïf, toujours enclin à la découverte, à aller à la rencontre de l’autre, à observer les détails de la vie (vous comprenez pourquoi il me plaît autant, et c’est sans parler sa référence à Chapi Chapo en p. 9!).

Des traits de dessin fins, naïfs, simples, minimalistes qui reproduisent juste ce qu’il faut de l’atmosphère. Et des mots d’esprit, des réflexions, des remarques tout aussi aiguisées, mais rarement tranchées. Pour un aperçu, jetez un coup d’oeil aux extraits généreusement rendus disponibles dans le site de l’auteur. P. 3*, au décollage au mois d’août, son voisin de siège prend d’affection la petite Alice; Delisle se rend compte qu’il est tatoué de chiffres et  qu’il est donc un survivant des camps… qui fait aujourd’hui rire sa petite en deux temps trois mouvements. P. 5, la nostalgie de l’arrivée, de l’inconnu, d’un nouveau départ dans un  pays étranger et l’obligation de faire confiance, sinon rien ne se produit. P. 11, l’explication de la situation politique et géographique de Jérusalem… oui, bon il aura un an pour mieux comprendre. P. 12-13, le statut de la femme dans les quartiers/villes très conservatrices. P. 16, Delisle découvre une mini-plaque indiquant que ce sont les plus vieilles dalles de la ville, datant du 1er siècle… et découvre que «le petit Jésus» les a sûrement foulées, et Judas, et les apôtres… et c’est parti pour l’énumération des apôtres. Tout à fait moi! Surtout pour s’intéresser à la mini-plaque! P. 20-21, se perdre dans la ville… et découvrir plein de petits coins sympathiques. P. 25-26, le contraste entre le travail de la conjointe de Delisle, à Gaza, et celui de Delisle lui-même, faisant transparaître, du même coup, le contraste entre la situation des Palestiniens et des Israéliens, des quartiers chauds et tranquilles… P. 27, la brève remarque du vendeur de shisk taouk (je ne sais pas comment il les appelle là-bas) quand Delisle lui dit que sa conjointe travaille pour Médecins sans frontières.

«Il y a toujours des frontières.»

Et ça, ce n’est que le mois d’août… On y passe une année remplie ainsi. Septembre, les décorations de «Ramadan» (p. 32), la découverte du mur (p. 35), l’ironie du tourisme dans les régions tendues (p. 38), la «logistique du quotidien» d’un «mère au foyer» à Jérusalem (p. 46-48) où les horaires de weekend varient pour les 3 religions (et donc pour leurs garderies), l’omniprésence des armes à feu dans la population et la situation des colonies dans les quartiers arabes (p. 52-53), les bulles de relative harmonie dans la population hétéroclite hiérosolymitaine (définition, p. 60), etc.

Delisle nous fait découvrir Jérusalem ainsi, à coup de traits fins, d’esprit et de crayon. Lisez cette bande dessinée magnifique, qui a gagné le fauve d’or au Festival d’Angoulême, cette année. Un an, 333 pages de révélations. Il m’a donné le goût d’y aller et de garder le même esprit ouvert.

En complément:

Le blogue de Guy Delisle, où il raconte, entre autres, qu’il a eu la chance de voir en Israël certains graffitis de Banksy; que les producteurs des Simpson lui ont demandé un jour de faire le générique d’ouverture… où il fait référence à Banksy… et à Shenzen (voir son autre bédé: Shenzen).

Un livre de William Parry emprunté l’automne dernier à la Grande bibliothèque, par hasard, parce qu’il y avait un graffiti de Banksy sur la page couverture: Against the wall : the art of resistance in Palestine. Le mur dans toute sa «splendeur».

* Les numéros de page indiqués sont ceux du site; pour le livre, ajoutez 2.

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3 commentaires pour Vivre sa vie par procuration: 1 an à Jérusalem en deux jours

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