La traversée de la Catherine d’hier à aujourd’hui

Que je sois en voyage pour le travail ou pour le tourisme, je lis beaucoup plus. Si je pars pour les vacances, je dois apporter au minimum cinq romans. Si c’est à la plage, c’est bon pour une semaine, et encore. Comme je partais pour deux semaines au Chili pour le travail, deux congrès et des activités professionnelles, je me suis dit, deux romans, c’est suffisant. Erreur. J’ai bien quelques romans sur le iPad, mais j’ai (encore) un blocage. Trop lourd, trop lumineux. Ça me prend un «livre» bien en chair et en papier. J’avais apporté des policiers laissés en plan lors de mon dernier voyage en Belgique/Italie. D’où Donna Leon, Mort à la Fenice, et Peur Noir, un roman d’Harlen Coben, toujours un bon compagnon. Je les ai presque terminés dans le vol de l’aller! En panne de lecture en cours de voyage, j’ai donc quêté un roman à une collègue. Elle avait apporté La traversée de la ville de Michel Tremblay.

J’admire l’oeuvre de Tremblay et pourtant, je l’ai peu côtoyée. Je crois avoir lu La grosse femme d’à côté est enceinte adolescente. J’en ai peut-être lu un autre… Les vues animées ou un autre sur son enfance, me semble-t-il. J’ai aussi vu Les Belles-Soeurs au théâtre, il y a bien longtemps à Québec. Un feu d’artifice! Ainsi, c’est relativement vierge que j’abordais ce roman. Au départ, je l’ai trouvé un peu didactique. On veut nous en apprendre sur la situation d’une femme de milieu ouvrier qui a tenté de refaire sa vie aux States, à Providence, et qui, par un dur coup de la vie en ce début du 20e siècle, soit à l’aube de la Première guerre mondiale, décide de partir rejoindre son frère à Montréal, laissé sans nouvelle d’elle depuis 12 ans.

Le roman est un récit croisé de la traversée de Montréal par Marie, sa rencontre avec sa famille, sa réconciliation, et par sa fille, Rhéauna, alias Nana, âgée de douze ans. Depuis un an qu’elle vit maintenant avec sa mère, à nouveau. La guerre vient d’être déclarée et Rhéauna poursuit, le temps d’une journée, un plan pour retrouver ses soeurs et ses grands-parents en Saskatchewan. J’ai particulièrement aimé découvrir la rue Sainte-Catherine à travers ses yeux, et ses sens. Un peu à la manière d’un Zola dans Au bonheur des dames, Tremblay nous décrit l’activité des grands magasins, dont Dupuis Frères dans l’est et le chic Ogilvy dans l’ouest, entrecoupés par le boulevard Saint-Laurent et son marché.

Autour du marché Saint-Laurent, la foule se fait plus dense et bruyante. Des hommes annoncent à la cantonade, et dans plusieurs langues en même temps, des produits de toutes sortes venus de partout. Les étals de bois croulent sous le poids de légumes et de fruits pour la plupart inconnus de Rhéauna qui ouvre de grands yeux devant tant de denrées exotiques. Des trucs jaunes, plus dodus que des bananes mais qui n’en sont pas, trônent à côté de concombres d’une grosseur presque monstrueuse; des tomates d’un beau rose pâle, une des seules choses qui lui soient familières, côtoient des légumes ronds, énormes, qui ont la forme d’une citrouille verte. Est-ce que ça se mange de la citrouille verte? Rhéauna s’approche. Il semble que les vertes soient des squashes, celles qui sont en long et jaunes, des summer squashes. C’est écrit en français, en anglais et dans cette écriture bizarre dont elle vient d’étudier un échantillon sur la vitrine de la caverne d’Ali Baba. [… ]  elle parcourt les allées jonchées de feuilles de chou et de vieilles pommes de salade en regardant partout et en humant tout ce qu’elle peut des odeurs inconnues qui l’entourent. Elle s’y noie en fermant les yeux quand ça sent trop bon.

p. 142-143.

Il nous décrit aussi la frénésie de la rue elle-même, avec son tramway, ses chevaux, les voitures, les trottoirs en bois, etc. On parcourt donc la ville, mais plus précisément la rue Sainte-Catherine, avec ces deux femmes et on traverse leur histoire, leur secret, leur espoir et leurs souvenirs douloureux.

Pis là, au moment où tu penses que t’es t’arrivée au fond, que tu peux pas descendre plus bas dans la dépression, quelqu’un te suggère d’aller voir les soeurs à l’hôpital de la Miséricorde, qu’y vont savoir quoi faire, eux autres, qu’y vont t’aider, qu’y vont te protéger… Mais tout ce qu’y veulent… tout ce qu’y veulent les maudites soeurs de la Miséricorde – en tout cas, c’est comme ça que je l’ai pris – , c’est te séparer de ton enfant, te l’enlever pour le donner à quelqu’un d’autre, à une famille «responsable» qui va y fournir un toit, de quoi manger, de l’amour comme si toé t’étais pas capable d’aimer ton propre enfant! Sont bêtes avec toé parce que t’as péché, c’est toujours de ta faute, jamais celle du père, y te traitent comme la darnière des guidounes, y disent qu’y vont t’accueillir à leur hôpital par charité, mais tu te doutes du prix que tu vas avoir à payer, l’humiliation, la séparation, la solitude quand tout va être fini pis que tu vas te retrouver sur le trottoir en pâture au premier beau physique que tu vas croiser… C’est pas nous autres qu’y devraient punir comme ça… C’est eux autres!

p. 152

Il semble que le cycle de réflexion sur la religion se poursuive, après Chroniques à Jérusalem et mon retour à l’église dans le cadre de funérailles familiales. J’ai bien aimé, finalement, cette description, un peu scolaire, de la ville, et de la vie de femmes, en 1912/14 à Montréal.

En complément:

Coïncidence, j’ai découvert la semaine dernière, le projet interactif de Radio-Canada Portrait de la principale artère commerciale de Montréal. On parcourt la Catherine en quelques photos d’un même point de vue, au début du 20e siècle et aujourd’hui.

A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
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