Kanata, une histoire renversée: l’histoire du Canada vue assis au nord

Ça faisait des lunes que j’étais allée au théâtre. À la faveur de la visite d’un ami, j’étais à la recherche d’une activité culturelle différente de ce qu’il pourrait voir chez lui. Les présentations du spectacle de Hiroaki Umeda dans le cadre du festival Temps d’images étaient terminées et cet ami n’était pas très enthousiaste par Kiss & Cry – Nano danses de Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael, ni par la configuration de la salle (être sommairement assis sur des rondins géants) pour le SAT Fest. Je lui ai finalement proposé la pièce du Théâtre du sous-marin jaune présentée actuellement au Théâtre La Chapelle: Kanata, une histoire renversée (1re partie).

J’adore ces spectacles que j’appelle «de bout de chandelles» (sur le plan de décors, des costumes et des accessoires… encore que les marionnettes de Stéphanie Cloutier soient magnifiques, les décors de Christian Fontaine, ingénieux). Sans être de bout de chandelles sur le plan conceptuel, intellectuel et littéraire. Le Théâtre du sous-marin jaune s’attaque à des auteurs marquants mais pas dramaturges : Voltaire, Descartes, Montaigne et un sombre collectif qui aurait écrit la Bible. Ils ont dans leur mire l’oeuvre de Marx et Engels, de Tolstoï, de Darwin et de Lévi-Strauss. Rien de bien jojo… Et pourtant.

« la compagnie poursuit son travail d’adaptation et de pillage des classiques de la littérature de tous les temps avec ce mélange de dévotion et de manque de respect qui lui est caractéristique. Tout ça n’est qu’un prétexte pour raconter des histoires. […]  C’est à une histoire de la pensée que [le public]  est convié»

Présentation de la compagnie dans le programme du spectacle.

Ici, comme pour les autres (j’ai déjà vu Le Discours de la méthode), le propos est soutenu, mais ludique. Dans cette histoire renversée, c’est l’histoire du Canada qui est revisitée, non seulement du point de vue des animaux (dont le castor brillamment manipulé par Suzanne Lemoine), mais surtout de celui des «Indiens». Et nous, les spectateurs, nous y assistons d’un point de vue géographique inversé, comme si on était assis au nord. Il est rapidement question de l’immigration des premiers arrivants il y a 10000 ans, mais surtout des 17e et 18e siècles (d’où la 1re partie), plus particulièrement de ces 200 ans de cohabitation franco-«indienne». En une heure et demie, on retrace les faits marquants de l’histoire par la voix des animaux et des peuples autochtones. Leur importance, leur alliance avec les colons et leur influence sur l’histoire d’hier et d’aujourd’hui. Une des thèses soutenues, entre autres, est que notre système démocratique serait autant, sinon davantage, l’héritier des peuples autochtones que grecs.

«En 2011, il est temps de réaliser que nos aïeux, ce sont aussi les Amérindiens. C’est quand même aberrant qu’on soit incapable de dire bonjour et merci en innu, alors qu’on y arrive en espagnol, en allemand et en anglais. Il faudrait revendiquer davantage notre côté métis, reconnaître toute l’influence des Indiens sur notre mode de vie, sur notre survie même. En fait, ces sociétés-là ont permis que la nôtre existe, ni plus, ni moins.»

Jacques Laroche (comédien et co-metteur en scène) en entrevue à Voir

Si la trame narrative est bien claire, chronologique, le recours à différentes disciplines est éclaté au plus grand plaisir des spectateurs: théâtre de marionnettes, chant, masques, etc. tout est mis à profit. Les anachronismes sont nombreux, désirés et recherchés, et favorisent les ponts entre le passé et le présent. Que viennent faire les chansons de Culture Club dans ce récit historique? Quel sens prend le combat entre les «Indiens» et les colons dans le contexte d’aujourd’hui, entre les étudiants, les groupes écologistes et les décideurs politiques, le pouvoir économique?

Un rapport de domination à la nature, la propriété privée, la division en classes, l’accumulation du capital caractérisaient [les sociétés européennes]. Pouvaient-elles coexister avec des sociétés autochtones caractérisées par l’égalité, la propriété collective, un rapport harmonieux à la nature, l’absence de surrépression et une grande part de liberté individuelle?

Denys Delâge, Le pays renversé

La pièce de théâtre, écrite par Jean-Frédéric Messier, s’appuie, entre autres sur le livre Le pays renversé du sociologue Denys Delâge, que je vais très certainement lire.

Kanata, une histoire renversée (1re partie) est présentée du 26 avril au 19 mai 2012 au théâtre La Chapelle à 20h (1h30 sans entracte) avec les comédiens Antoine Laprise, Jacques Laroche, Suzanne Lemoine et Guy Daniel Tremblay.

Pour prendre la mesure du «renversement» historique proposé, une capsule vidéo du Loup bleu présentant un extrait d’un disque sur les aventures de Jacques Cartier  et une autre récitant un extrait de la pièce.

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Un commentaire pour Kanata, une histoire renversée: l’histoire du Canada vue assis au nord

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