Lectures estivales: Toute l’histoire du monde, Picasso et nouvelle datation

Je pense que c’est la première fois que je termine un livre que j’avais laissé «en réflexion». Picasso fascine et exaspère. C’est une de ses femmes, Françoise Gilot, qui nous raconte sa vie conjugale, une dizaine d’années, avec l’artiste. Ça m’impressionne toujours autant de lire les biographiques, moi qui ai si peu de mémoire. On y rapporte moult détails, des bribes de conversations… Bon, d’accord, tout cela est construit, mais quand même, on y croit.

J’ai bien aimé ce livre, Vivre avec Picasso, puisque l’auteure y rend compte de la pensée et de la démarche de Picasso. De sa vie avec lui et leurs deux enfants, Claude et Paloma, on en tire la conclusion que Picasso était un homme insupportable. Ça aussi c’est fascinant. Rapportant les paroles de Picasso au sujet de leur fille Paloma, qui dormait presque tout le temps:

Ce sera une femme parfaite, disait Pablo, passive et soumise. Elle devrait dormir jusqu’à vingt et un ans.

J’ai tout de même écorné bien des pages, surtout quand il est question de ses propos sur la peinture.

Si vous étudiez l’histoire de la peinture, vous y découvrirez, au plus, vingt thèmes majeurs: la Nativité en est un. Elle domine en bonne partie la peinture occidentale durant une certaine période. Dans des civilisations et des religions différentes, on trouve des thèmes comparables qui résument un aspect biologique constant de l’expérience humaine, traité en accord avec l’idéologie dominante de l’époque et du lieu. Un thème, vous le voyez, possède une valeur d’universalité. Il représente forcément une phase majeure du patrimoine de l’espèce humaine. La naissance, la souffrance, la mort: voilà de grands thèmes.

p. 300

Ce passage fait écho au livre Toute l’histoire du monde: de la préhistoire à nos jours que j’ai aussi commencé au début du mois. C’est à une histoire des idées bien résumée et vulgarisée que nous avons droit. Les auteurs, français, insistent un peu plus sur l’histoire de la France, mais sans trop d’insistance. Le début du livre est fascinant, il nous rappelle les grandes étapes de l’humanité et ce qui caractérise l’humain:

Ainsi la préhistoire n’est-elle pas un univers étranger. De grandes questions toujours actuelles y sont posées: la menace du meurtre, la nécessité de la loi, la beauté de l’art, l’importance vitale de la transmission du savoir.

p. 25

En fait, depuis la préhistoire, il y a eu d’immenses progrès scientifiques et techniques, mais aucun progrès psychologique; l’homme est le même que le jour de son surgissement.

p. 24-25

Les animaux n’ont aucune idée de l’avenir. Ils ont la mémoire du passé, mais aucune inquiétude pour le futur. Lorsqu’il a suffisamment de nourriture et d’affection, l’animal est parfaitement heureux dans un éternel présent. Il n’imagine pas qu’il puisse mourir. Il n’est pas angoissé et ne se cache que s’il se sent menacé hic et nunc, «ici et maintenant», par les prédateurs, la famine ou la maladie.

Après l’invention du langage symbolique, les primates qui marchaient debout se sont transformés en hommes angoissés: la névrose humaine est originelle. [… ]

Qu’est-ce que l’homme? Un être qui sait qu’il va mourir et qui a besoin de se raconter des histoires. Se raconter des histoires pour supporter cette idée insupportable de la finitude, pour conjurer la nécessité inéluctable de la mort.

Se raconter des histoires pour se rapprocher de ses semblables, se réchauffer de leurs paroles, former avec eux une humanité.

p. 18

Ce passage me rappelle la lecture de L’espèce fabulatrice de Nancy Huston. Il fait aussi écho à cette solidarité qui se retisse, peut-être, dans notre communauté ces jours-ci.

Barreau et Bigot ont bien expliqué que quand les glaciers se sont retirés les humains se sont installés près de quatre grands fleuves: le Nil, l’Euphrate et le Tigre, l’Indus, le fleuve Jaune. Les ceintures de désert sont caractéristiques de ces périodes interglaciaires, nous disent-ils.

Au cours de la dernière période glaciaire, les hommes chassaient au Sahara, recouvert d’herbe et sillonné les rivières. On le sait, car ces chasseurs ont laissé des peintures rupestres riches en végétation et en gibier. La désertification les condamnait à la famine.

p. 26-27

D’une lecture à l’autre, des réflexions de Picasso sur l’art à l’histoire de l’humanité, je suis tombée sur cet article samedi: Nouvelle datation des peintures rupestres dans Le Devoir. Ce qui me fascine tant dans cette technique, ce n’est pas tant comment elle se fait que comment on en est arrivé à la faire, comment l’humain en est arrivé à la développer. Comment on en est arrivé aujourd’hui à préciser une date… Et surtout constater que les connaissances, même scientifiques, sont des constructions humaines, toujours provisoires, pour comprendre le monde. Dans cet article donc, deux choses me fascinent. Une explication relativement claire et compréhensible de cette technique de datation et la remise en question de nos connaissances sur les débuts de l’humanité.

Jusqu’à maintenant, la méthode de datation au radiocarbone AMS […] s’est avérée la technique par excellence pour estimer l’âge de certaines peintures rupestres exécutées à l’aide de charbon de bois ou d’autres pigments contenant du carbone. Cette technique ne permet pas toutefois pas de dater les gravures non plus que tous les dessins exempts de pigments ou de ligangs organiques. En outre, le fait que les datations ont été effectuées sur de très petites échantillons, afin de ne pas trop endommager ces oeuvres d’art, a eu pour conséquence d’amplifier l’effet de contamination des échantillons et d’accroître l’incertitude de la datation. Ce qui explique les divergences obtenus entre les différentes datations au carbone 14 sur une même peinture […]. [Des chercheurs anglais]  ont plutôt employé la méthode de datation à l’uranium-thorium pour dater les coulées de calcite qui se sont formées à la surface des peintures. […] Cette méthode, qui se base sur le fait que l’uranium contenu dans les concrétions de calcite se désintègre en thorium, mesure le rapport entre les isotopes de thorium et d’uranium, lequel fournit une estimation du temps écoulé depuis que se sont formées les coulées de calcite sur les peintures rupestres. […]

Les auteurs affirment que leurs résultats soutiennent cette notion bien établie selon laquelle l’émergence de l’art pariétal coïncide avec l’arrivée en Europe de l’Ouest d’Homo sapiens, il y a environ 41 500 ans. [… ] on ne peut toutefois pas exclure que certaines peintures – réalisées il y a au moins 40 800 ans – aient été l’oeuvre de Néandertaliens […]. Somme toute l’art rupestre préhistorique n’est peut-être pas l’apanage de l’homme moderne.

Encore ici, un écho à Picasso et ses réflexions sur l’art.

Quand j’ai découvert l’art nègre, il y a quarante ans, et que j’ai peint ce qu’on appelle mon Époque nègre, c’était pour m’opposer à ce qu’on appelait «beauté» dans les musées. […] je me suis forcé à rester, à examiner ces masques, tous ces objets que des hommes avaient exécuté dans un dessein sacré, magique, pour qu’ils servent d’intermédiaires entre eux et les forces inconnues, hostiles, qui les entouraient, tâchant ainsi de surmonter leur frayeur en leur donnant couleur et forme. Et alors j’ai compris que c’était le sens même de la peinture. Ce n’est pas un processus esthétique: c’est une forme de magie qui s’interpose entre l’univers hostile et nous, une façon de saisir le pouvoir, en imposant une forme à nos terreurs comme à nos désirs. Le jour où je compris cela, je sus que j’avais trouvé mon chemin.

p. 269

Et après, on se demande à quoi sert l’art…

P.S. Entre temps, j’ai aussi lu le dernier Harlan Coben en poche, Faute de preuves, mais sans lien évident avec la thématique de cet article, j’en fais un court commentaire dans la section Sur ma table de chevet.

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