Un émouvant dimanche après-midi au Guggenheim: Rineke Dijkstra

Maybe Picasso just wanted to do a colourful picture what is different than most pictures. Unless it was based on a real person and he drew it like that is how they would feel inside – like their feelings – because most artists draw just people.
Un écolier observant La femme qui pleure

D’abord le musée. Dessiné par Frank Lloyd Wright en 1959. Les autres fois où j’étais venue à NYC, ou bien il était en rénovation ou bien je n’avais pas eu le temps d’y passer. Bref, c’est une expérience virginale, lui et moi. Malgré ses rondeurs extérieures, je trouve qu’il fait quand même gros bunker, par rapport à son environnement immédiat. C’est l’intérieur qui est époustouflant. Comment dire? La rotonde est lumineuse et vibrante, tout en blancheur et en hauteur, jusqu’au dôme de vitre, qui ressemble à une toile d’araignée selon ma logeuse. De là, on aperçoit ce long déambulatoire en spirale, les toiles et les visiteurs. Et on est déjà imprégné de l’expérience de contemplation. Je prends quelques photos, tous les points de vue sont intéressants, mais ne rendent jamais justice à l’expérience d’être là.

Ma logeuse était intéressée par l’exposition Picasso Black and White, pour ma part, en fouillant dans le site, j’ai été hautement intriguée par l’exposition de Rineke Dijkstra: a retrospective. Jamais entendu parler de cette artiste d’origine néerlandaise, mais la vidéo de présentation qu’on en fait dans le site du Guggenheim a suffi pour m’y intéresser. De plus, l’exposition se termine lundi 8 octobre, tandis que Picasso (la vache a lait des musées, on dirait) commence. De cette dernière, qu’on a tout de même visité rapidement, avant la fermeture, je n’en dirai ici que quelques mots; j’ai vu une autre exposition de Picasso cet été, et je suis toujours étonnée à quel point son oeuvre est inépuisable.

L’exposition de Dijkstra (prononcé Dyke-stra) se déroule sur plusieurs niveaux du Guggenheim. Je souhaite vivre l’expérience de déambuler du sol vers le ciel (!) et de découvrir les oeuvres de l’artiste en ordre chronologique. Après avoir vu la vidéo de présentation, je me suis demandé comment j’allais répondre à ces grands portraits photographiques, statiques. Allais-je rester de glace, ne rien capter de sa démarche ou allais-je au contraire être aussi émue que par ce que j’en découvre au visionnement de la vidéo? Comment l’artiste réussit-elle à rendre toutes les émotions décrites par la commissaire de l’exposition? Je vous le dévoile tout de suite, j’ai été émue par cette exposition comme jamais, je crois, je l’ai été dans un musée. En vous écrivant, j’en ai encore des frissons.

Cette artiste s’intéresse aux humains, aux émotions des humains et au mélange d’émotions ressenties. Sa démarche est guidée, me semble-t-il, par une recherche d’authenticité dans son rapport aux personnes qu’elle photographie. Ce qui me fascine plus que tout, comme la plupart du temps, c’est comment elle s’y prend pour traduire concrètement ses idées abstraites et ces expériences intangibles de l’expérience humaine. Comment capter un mélange d’émotions chez les humains? Elle s’intéresse aux femmes qui viennent d’accoucher et qui ressentent un amalgame de douleur, d’épuisement, de grand bonheur et de fierté. Elle s’intéresse ensuite aux toreros qui viennent de terminer leur combat et on voit dans leurs yeux un mélange de peur, d’enivrement, d’hypnose. C’est fascinant. Face à ces humains, on est ému. Je suis émue.

Encore plus, elle s’intéresse aux adolescents. À quel moment de notre vie faisons-nous autant l’expérience d’un mélange d’émotions, entre l’enfance et l’âge adulte, entre la gêne de vivre dans ce corps et le plaisir d’en découvrir les multiples facettes et possibilités, entre l’incertitude de soi et le bonheur d’être entre amis, la volonté de se différencier et le désir de trouver ses alter ego? Dijkstra photographie la même personne sur une longue période et suit les transformations physiques mais aussi culturelles, ou sur une plus courte période, mais charnière, tels les jeunes adultes qui partent faire leur service militaire. Elle passe aussi à la vidéo en filmant les jeunes adultes dans une discothèque. Chacun se met en scène, à son choix, par ses vêtements, par la musique, par la danse. On ne peut faire autrement que de regarder les vidéos du début à la fin tant c’est captivant. Tant ils sont passionnés/passionnants. On alterne entre le statut de spectateur et de protagoniste, non pas en se mettant à danser soi-même, mais en se projetant dans cet espace et ce temps de notre vie où la musique, la danse, la mise en scène de soi prennent une part si importante. Deux vidéos me reviennent en tête, celle d’une jeune fille, très timide au début, très consciente de la présence de la caméra et qui, graduellement, se laisse entraîner par la musique et les paroles de sa chanson préférée. Plusieurs émotions sont présentes à la fois, alternent, passent et reviennent, et c’est émouvant. Cette autre vidéo d’un jeune homme tout de noir vêtu, aux longs cheveux noirs, qui écoute une musique gore et alterne entre des gestes de retenue et d’agressivité et qui, au terme de la chanson, tombe sur les genoux, puis relève brusquement la tête en envoyant ses cheveux en arrière et termine par un merveilleux sourire adressé directement à la caméra. Satisfait, libéré, énergisé et semblant presque reprendre conscience à cet instant. Comme spectateur, on vit soi-même des émotions mélangées entre l’incompréhension de l’agressivité de la musique, de l’impression de deuil interprété par les vêtements choisis et l’extrême sensibilité démontrée.

Une de mes vidéos préférées est celle d’un groupe d’enfants filmés au Tate Gallery de Liverpool en train de commenter l’oeuvre de Picasso La femme qui pleure (Weeping Woman). On ne voit jamais la peinture. On voit ce groupe d’enfants décrire, commenter et rattacher des éléments de leur expérience à cette peinture. C’est fascinant. Je n’ai pas d’autres mots. Ils ont tant à dire, alors que plusieurs adultes se fermeraient face à une telle représentation de la «réalité». On voit tout de même chez certains l’interrogation, voire l’incompréhension, chez d’autres la fascination, l’attention intense, et chez d’autres encore l’occasion de raconter une histoire, de faire réagir les copains, d’être original. On observe aussi la remarquable écoute des enfants entre eux, l’appui sur le commentaire précédent pour aller plus loin, pour explorer davantage le sens de cette oeuvre. Chacun y donne un sens personnel mais élaboré à l’aide des autres. À la fin, on sent qu’ils ont épuisé les possibilités de sens et qu’ils viennent de faire une expérience commune. Mais ont-ils vraiment épuisé les sens de cette oeuvre (et de la vie) et ont-ils vraiment interrompu leur exploration? Qui sait si l’image de cette peinture, ou cette expérience d’appréciation, ne résonne pas toujours dans l’esprit de l’un d’entre eux… Cet oeuvre vue au début de la vingtaine dans le cadre des Cent jours de l’art contemporain à Montréal me revient souvent à l’esprit : une longue pointe d’acier qui se balance au plafond et qui frôle un bassin d’eau. Je l’avais analysée pour un cours d’histoire de l’art… et me questionne toujours. N’est-ce pas là l’apport de l’art, de questionner, d’ouvrir des sens nouveaux, plutôt que de montrer et de reproduire à l’identique? Ainsi, le tour de force de cette exposition de Rineke Dijkstra, composée de portraits photos et vidéos, est d’explorer ses multiples sens, ou d’en provoquer la recherche. Même si le «réel» est reproduit à «l’identique» (une photo, une vidéo), ce que chaque oeuvre «contient» est l’expérience humaine, indicible, invisible, intangible et pourtant bel et bien sentie, présente.

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