Le dilemme des livres en voyage

Je sais ce que je dois à l’imagination.
Hugo Pratt

Quand je suis en voyage, je vis un dilemme concernant les livres. Ou bien j’en achète tout mon soûl et je dois les laisser derrière, ou j’en achète avec parcimonie et je les rapporte avec moi, mais sans être rassasiée. Je dois alors accepter de vivre un jeûne littéraire. Il y a bien sûr la solution de la tablette électronique, mais je n’ai pas encore fait le saut, ça soulève un autre dilemme: ou j’achète un livre virtuel et je ne peux plus le tâter et surtout, le prêter à mes copines (principalement, mais parfois aussi les copains) ou je m’en tiens au format concret, papier, que je tâte, j’écorne, j’amène dans mon lit sans sentir la froideur du métal et je dois alors me restreindre dans le poids/volume d’achat. Bref, des dilemmes déchirants et toujours pas résolus.

Pour ce voyage en France, je n’avais apporté qu’un guide de voyage en me disant que j’allais pouvoir m’abreuver directement à la source de la littérature française. Et encore, j’ai acheté trop rapidement mon guide de voyage, ayant assimilé erronément le département du Var à la région de Provence. J’ai donc dû acheter un nouveau guide de voyage de la Côte d’Azur qui inclut, le Var, et donc mon village de Lorgues et ceux environnants. Cette fois-ci, plutôt que d’acheter un Lonely Planet, j’ai opté pour une édition française, qui me semble être un choix plus censé. Après en avoir feuilleté quelques-uns à la Librairie lorguaise, j’ai choisi le Guide bleu, très bien documenté, parfois illustré et surtout il y a plein de proposition de randonnées.

C’est aussi une bonne «visite culturelle» que d’entrer dans une librairie. Celle-ci, bien que petite, est très bien garnie et bien fréquentée par les habitants du village, pas tous Français, mais ça, c’est une autre histoire (et donc un autre billet). C’est à la fois une librairie, une papeterie et un kiosque à journaux. Tout au fond, on trouve les romans et autres livres. J’ai vu quelques romans québécois, de Catherine Mavrikakis, de Wajdi Mouawad. Ce dernier est passé à l’émission La grande librairie, présentée sur France 5 le jeudi soir, pour son livre Anima, qui a semblé ravir l’animateur, François Busnel. La semaine suivante, c’était Cédric Villani pour son livre Théorème vivant, un livre sur les mathématiques. C’est pour dire à quel point cette émission peut être enlevante! Enfin, j’y ai acheté Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, le dernier prix Goncourt. Je l’ai attaqué tout de suite et finalement ses phrases interminables ont rebuté la lectrice que je suis. Le livre réfléchit actuellement sur la table de chevet.

Entre temps, à la librairie d’images Contrebandes de Toulon, j’avais acheté une petite plaquette: Hugo Pratt d’Eddy Devolder publié par & esperluète éditions (j’adore le nom de ce symbole que personne ne connaît, ça fait doublement espiègle et, en plus, on lui reconnaît plusieurs graphies). Je me suis régalée. Hugo Pratt, c’est l’auteur de Corto Maltese. J’adore ce genre de livre qui me fait entrer dans l’univers de l’auteur par le point de vue d’un de ses proches, comme par exemple pour Picasso raconté par Jaime Sabartes, son secrétaire, ou par Françoise Gilot, une de ses femmes. Il y a aussi Van Gogh et ses lettres qui m’attend à la maison.

Je ne vous raconte pas l’histoire, nul besoin parce que c’est de sa vie, sinon de ses propos dont il est question. Je vous en cite seulement quelques extraits.

« … Il me renvoie à une époque marquée par la mode française, celle de Casanova, Cagliostro. Ils se retrouvent dans cette maison, entourés par des automates.

C’est l’époque, aux XVIIe et XVIIIe siècles, où des mécaniciens lituaniens et estoniens, spécialisés dans la fabrication d’automates, arrivent à Venise. L’un d’entre eux avait sa maison au pied du pont.

Le Grand Turc, cet automate, qui a joué et gagné aux échecs contre Frédéric II de Prusse et Napoléon, occupera un rôle important dans cette histoire.

Il était tellement fort que tous les partenaires perdaient contre lui. Depuis, il a disparu dans un incendie en Amérique.

La grande question a toujours été de savoir s’il y avait quelqu’un à l’intérieur de l’automate.

Cette énigme est intéressante.

Au cours de l’histoire, Corto jouera lui aussi contre le Grand Turc et se demandera s’il joue contre lui-même ou contre le Grand Turc. Il se rendra compte qu’il suffit de se poser la question pour commencer à perdre la partie.

Évidemment, lui aussi essayera de savoir s’il n’y a pas un nain à l’intérieur et l’automate lui dira: Toi, tu es toujours comme tu es, tu ne crois jamais en rien!»

Cela lui plaît beaucoup d’entreprendre une histoire qui n’est basée sur rien sinon le mystère.

Hugo Pratt, p. 188-189.

Il s’emballe: «Les Anglais affirment volontiers que chacun est ce qu’il prétend être. Quelle que soit sa véritable origine. Savoir qui je suis ne m’inquiète pas. La question ne m’a jamais beaucoup tracassé. Vouloir être quelqu’un répond à certains besoins, certaines raisons plus ou moins conscientes.

J’ai choisi la voie des rêves. J’ai choisi de me perdre sur le chemin des songes.

Ce qui me motive, c’est le plaisir de rêver.

Je ne suis pas un spéculateur mais un contemplatif. Ce que j’ai entrepris vise à donner la possibilité de vagabonder dans la songerie.

Je sais ce que je dois à l’imagination.

Chacune de mes histoires doit signifier qu’il y a toujours une possibilité de choisir, de changer, d’imaginer un ailleurs ou une autre façon d’aborder une question.

Ma biographie, les dates, l’existence au jour le jour ne m’intéressent pas.»

Hugo Pratt, p. 91.

Dans les années trente, Chaplin était extrêmement populaire aux États-Unis. Il n’y avait pas une festivité sans qu’un concours de sosies de Charlot ne soit organisé.

Étonné par le succès que rencontraient ces manifestations, Chaplin prit part à l’un de ces concours et termina septième! Au lieu de crier à l’injustice, il essaya de savoir pourquoi et découvrit que l’imitation repose sur les règles de la caricature, sur l’art d’exagérer.

C’est ça la connaissance, dit Pratt, c’est la capacité de tirer une leçon d’une défaite, c’est l’habileté à transformer un échec en victoire, un défaut en qualité.

Hugo Pratt, p. 104.

Jamais je n’ai choisi la facilité. Chaque fois que j’ai été tenté par une page d’histoire, je suis toujours tombé sur un épisode moins connu. C’est ce que j’aime.

Hugo Pratt, p. 197.

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À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
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