Simplicité (in)volontaire

Toi, es-tu une itinérante?
M., 6 ans

Me voilà donc sur la route depuis le mois de septembre. D’une certaine façon, je suis une itinérante, comme me l’a demandé M., la grande fille de 6 ans mon amie Ratonne de biblio. À chaque endroit, un mode d’hébergement, qui n’est pas ma maison, mais qui devient un peu mon chez-soi. À New York, une amie d’une amie d’une ancienne étudiante du collègue avec j’ai collaboré m’a loué une chambre dans son appartement. C’est donc par un réseau de courriels que j’ai trouvé cet hébergement et que j’ai échangé d’abord pour me faire connaître de ma logeuse et ensuite pour fixer les termes de notre entente. J’ai donc adapté mon mode de vie à mon mode d’hébergement. Peu de cuisine, enfin presque pas, sauf le matin. Au minimum, je disposais d’un grille-pain, d’une cuisinière pour y déposer ma cafetière italienne et d’un frigo pour des aliments périssables. Autrement, le garde-manger était à l’extérieur de la maison. Le midi, la plupart du temps, je prenais le repas au restaurant du travail. Il offrait des légumes et des fruits crus, entiers ou cuits, en salade (mais pas que ça!). Et le soir, souvent un petit resto alentour, rarement le même. Mon chez-soi se résumait à cette chambre, puisque le bureau que j’occupais était celui du collègue, quand il n’y était pas. Outre trouver un endroit convenable à chaque chose utile que j’avais besoin d’utiliser fréquemment, je n’ai pas vraiment personnalisé cet espace… mais il est quand même devenu mon chez-soi. Cette colocation s’est faite tout simplement sans nécessairement se lier très intimement; c’est peut-être ce qui explique son succès.

Passer ensuite une semaine dans la famille de Ratonne, chez une amie, avec les enfants, c’est un privilège incroyable. Qui a fait ça dans sa vie? Je sais, je ne suis pas la seule, mais je me trouve bien choyée d’avoir une chambre d’amie chez mes amis. Là, j’y avais une chambre dans le sous-sol. Une semaine, aucune nécessité de s’installer et d’y recomposer ses habitudes… encore que… il est quand même judicieux de trouver une place aux choses qu’on utilise souvent sinon on se cherche ou on perd un temps fou. Là, je partageais le déjeuner avec la famille et parfois le souper. Tôt. J’ai l’habitude de souper vers 20h, parfois un peu plus tard ou un peu plus tôt. Mais 17h30? L’avantage, ça laisse du temps avant le dodo des enfants, pour observer le plus jeune, bientôt 3 ans, avoir un regain d’énergie vers 19h et la plus vieille négocier toujours une petite faveur. armande_la_vache_qui_naimait_pas_ses_taches_coverC’est bien, elle s’affirme. Ce qui est bien aussi, c’est ce rôle privilégié que j’ai à leur égard. Quel chaud au coeur, quand à mon séjour suivant, Ratonne m’a raconté que, pour une activité à l’école, M. avait choisi de présenter le livre que je lui avais offert et qu’elle a demandé à sa mère si elle me présentait comme sa tante. Je ne peux pas avoir un plus beau témoignage de ma présence dans sa vie. Une tante non pas de sang, mais de coeur et d’esprit. A-t-on besoin de plus ensuite dans ses bagages?

En novembre et décembre, j’étais dans un bourg du Var. Le collègue avec qui j’allais travailler m’a donné un bon coup de main pour trouver un appartement. À sa suggestion, on a plutôt cherché dans ce village, non loin du sien, et non pas près de son bureau à Toulon. Il a fait des recherches et soumis des propositions. Deux craintes par rapport à cet endroit, le chauffage et l’exiguïté des lieux. Plusieurs personnes m’ont raconté qu’elles avaient déjà eu très froid dans le sud de la France l’hiver. En survolant ce qu’il avait trouvé, des appartements dans le village même, je trouvais les endroits exigus et sombres. J’ai cherché un peu de mon côté, et c’est là que j’ai commencé à constater qu’en France et au Québec, « on parle la même langue, mais pas avec les mêmes mots »! Et aujourd’hui, je pourrais ajouter qu’on écrit avec les mêmes lettres, mais pas dans le même ordre! Le clavier français – azerty – ralentit considérablement mon écriture à l’ordinateur, qui est habituellement assez rapide et automatique sur le clavier canada français – qwerty. (Par exemple, j’avais écrit cqnqdq pour canada.) Donc, chercher un appartement dans des annonces en ligne, il faut comprendre le jargon: F1, F2 ou T1, T2, la cuisine à l’américaine, les charges, etc. Finalement, mon collègue m’a trouvé un sympathique appartement au rez-de-jardin d’une maison, un peu à l’extérieur du village. Mon univers est alors devenu IMG_1404cette vue magnifique sur la Collégiale de Lorgues, de jour, comme de soir, bien illuminée. L’endroit était fort bien équipé, notamment la cuisine en ustensiles divers, j’ai donc recommencé à cuisiner, mais des plats simples sans trop d’assaisonnement, puisque mon « fond de cuisine » était plutôt limité. Mon garde-manger fut le marché fermier hebdomadaire, la boulangerie au pied de la côte ou alors le supermarché à proximité avec ses heures d’ouverture « inhabituelles » de mon point de vue de nord-américaine. J’ai aussi personnalisé légèrement le décor de l’appartement par quelques cocottes et autres fruits ramassés au fil de mes promenades. Outre le léger manque d’espace à la cuisine ou pour le travail (je m’installais à la table de la cuisine), je n’y ai manqué de rien, sauf de l’Internet quand le réseau plantait… notamment les deux dernières semaines, ce qui m’amenait à faire une ou deux visites quotidiennes à mes sympathiques propriétaires, avec qui une certaine forme d’amitié s’est développée, et à leur charmant Yorkshire Bibi (pour Bidule). Mis à part mes vêtements, mon ordinateur et ma cafetière italienne, je n’ai pas eu besoin de rien de plus que la chaleur humaine de mes hôtes résidentiels et professionnels. J’ai eu là un accueil chaleureux et généreux. Mon collègue a été soucieux de mon confort du début à la fin et de mon exploration des environs: il a mis à ma disposition un vélo, des informations en tout genre, m’a invitée dans sa famille et son cercle d’amis, m’a fait visiter de charmants bourgs et villages des environs.

De retour au Québec pour le temps des fêtes, il m’a fallu squatter chez les uns et les autres. C’est une période un peu plus délicate pour demander l’hospitalité, puisque les uns vont dans leur famille, quand ce n’est la famille qui vient à la maison. Bien que je me sente toujours choyée et accueillie, il m’est toujours un peu souffrant de demander le gîte sans avoir la crainte de déranger, d’obliger. C’est donc durant ce mois que je me suis sentie la plus itinérante, vivant dans ma valise (plutôt mon sac à dos) à coup de semaine chez l’un puis chez l’autre. Chaque maison a son rythme de vie. Les deux premières semaines je les ai passées chez I., ma nièce, qui cohabite aussi avec J. son frère et, pour le temps des vacances scolaires, avec H. la copine. Mais ces deux-là, je ne les ai vus que la 1re semaine. Si je me plaçais du point de vue des normes sociales, je trouvais un peu bizarre de demander l’hospitalité à ma nièce, mais si je me plaçais du point de vue de ma relation avec elle, cela était tout naturel, partageant, comme avec une amie, intérêts et expériences. Outre le fait que je me réveillais plus tôt et que je préparais une salade de fruits, « comme sa mère », je n’ai pas vraiment senti cet écart d’âge que nos corps et nos existences, en termes d’expériences accumulées, comportent « objectivement ». On a fait ensemble IMG_1692plusieurs activités réjouissantes, comme aller marcher dans la belle tempête de neige du 27 décembre ou aller pelleter tout l’après-midi, comme aller s’amuser dans les sculptures sonores de l’installation Luminothérapie du Quartier des spectacles, comme aller voir un spectacle de danse avec ses copines de l’école, comme visionner des vidéos de danse bien installées dans nos lits, comme placoter de nos vies et de nos expériences, comme nous préparer un bon souper… ou alors faire des activités chacune de son côté sans complication ni gêne (ou presque). Après deux semaines au rythme des vacances scolaires, les colocs officiels revenus, je suis partie chez mes amis C. et G. et leur fils, le petit Loulou, ceux-là mêmes avec qui je faisais les soirées de cuisine ludique. Le rythme de vie dans cette maison est ponctué par les intérêts de chacun. Pour le petit Loulou, à ce moment-là, il y avait  un casse-tête de la basse-cour qui suscitait bien son intérêt, mais aussi différents dessins animés. Les intérêts des parents tournent, en partie, autour de la cuisine. Le temps que j’ai été là, j’ai pu observer l’art de faire du chocolat, de la bière, du kimchi, j’ai aussi dégusté du vin blanc fait maison. Il y a toujours un projet en route dans cette maison qui aiguise ma curiosité. C’est fou ce qu’on découvre de principes physiques, chimiques et d’ingénierie en s’intéressant à ces choses-là. Et puis un soir, en jouant avec le petit Loulou aux animaux de la « ferme », je suis épatée par sa capacité à reconnaître des bruits d’animaux qui sonnent tous pareils pour moi. Vous savez ce que ça fait vous a quayle? Le plaisir de le voir fasciné par la musique expérimentale, l’accordéon du papa ou alors… le camion à ordures qui passe en bas dans la rue. Je rapporte toute cette curiosité avec moi, dans mes valises. Ma dernière semaine au Québec, je la passe avec la famille de Ratonne qui m’accueille encore une fois dans son foyer. Première journée en fait, je la passe avec Ratonne et une ribambelle de bambins pour une projet danse et vocabulaire. J’invite aussi I. et on fait les deux observatrices. C’est fascinant. Ratonne nous invite ensuite à souper chez elle. Des liens se tissent entre mes univers différents et j’aime ça. Le lendemain, je cuisine des pâtés à la dinde pour le souper et aussi quelques minis pâtés en extra pour le congélateur. La semaine suit son cours, je suis là comme si j’y étais depuis toujours, E. me racontant son histoire de moto qui tombe en feu inlassablement et M. me demandant encore qui est dans ma maison. Le matin de mon départ, je décide de partir un peu plus tôt que prévu, je dois rendre la voiture louée à l’aéroport et je crains les complications. Je pars donc sur la pointe des pieds alors que la maisonnée est toujours ensommeillée, sans au revoir. Ce n’est pas génial, génial, après tant d’hospitalité. J’ai tout de même laissé un petit mot écrit pour les remercier. Dernière halte avant le retour en France, chez un ami en Floride pour deux semaines. Là, la routine est tout autre, et réglée comme une horloge suisse. Lever 7h. Travail pour ma part, le matin, du salon du condo à mon ordinateur avec superbe vue sur la mer. Parfois une petite course en fin de matinée. Midi, une belle salade composée. Après-midi, lecture sur la plage et apéro à 16h sur le bord de la piscine à l’abri du vent. Puis préparation du souper qu’on allait faire cuire sur le barbecue, en bas, près de la plage. Souper à la lumière de la lune et au bruit des vagues. Pas un voisin à l’horizon. Retour au condo, films, émissions télé sur HGTV ou alors lecture ou travail à l’ordinateur. IMG_1743On recommence grosso modo à l’identique à peu près 10 fois, sauf pour un dimanche à Hollywood pour le Canada Fest où on rejoignait une collègue et sa famille, et une autre journée à South Beach, (SoBe) Miami. À cet endroit, mon univers, c’était la mer, même si je n’y ai pas mis l’orteil une seule fois. Voir la mer, entendre la mer, quel apaisement, quel ressourcement! Ma fascination, cette vie réglée qui organise et rythme le temps. J’ai bien aimé l’expérimenter.

Finalement, quand je suis arrivée à Dijon, c’est aux Résidences étudiantes qu’on avait prévu mon hébergement, gracieuseté de l’équipe avec qui je travaille. J’avais un peu d’appréhension, surtout pour l’espace. Je n’ai séjourné qu’une fois, en résidence au début de mon séjour en Angleterre, le temps que je me trouve une chambre dans une grande maison bourgeoise de Bath que j’ai partagée avec 7 autres étudiants. J’ai un peu paniqué quelques jours avant mon départ quand le type qui s’occupe de la résidence où je suis logée m’a écrit qu’il allait me fournir les draps, mais de façon exceptionnelle. Alors, j’ai pris conscience que je n’allais pas disposer d’une cuisine équipée. Je n’allais pas trimballer mes casseroles tout de même? Au cas où, j’ai pris des barres de protéines de trucs amincissants, le temps que je puisse passer à l’épicerie et que je sois un peu équipée pour cuisiner. Après avoir fait la quête auprès de mes généreux collègues, en une semaine ou à peu près, j’avais un petit chez-soi relativement fonctionnel et personnalisé. J’aime la tasse de céramique blanche prêtée par un collègue, de dimension parfaite pour mon café du matin, fait avec ma cafetière italienne, enfin récupérée chez l’ami à qui je l’avais précieusement laissée en consignation. J’aime la petite lampe de table prêtée par une autre collègue qui fait un éclairage plus doux que le plafonnier un peu brut. IMG_1949Que dire de la chaise de lecture rouge qui met de la couleur sur les murs gris de la chambre et qui tranche du paysage sur fond de ciel gris qui transparait par la fenêtre la plupart du temps depuis que je suis arrivée. Que dire des ustensiles de cuisine qu’on m’a gracieusement prêtés et qui rendent mes repas beaucoup plus festifs, même si les premiers repas n’ont pas manqué de saveurs, constitués de jambon fermier, savoureux, et d’un Chaource, fait à point, onctueux comme du beurre sur des croûtons de baguette. Avec si peu de biens, c’est fou ce que ça force l’imagination. Je récupère tout au cas où ça puisse me servir plus tard, comme une demi-bouteille d’eau (eh oui, j’encourage la commercialisation de l’eau ici, encore une contradiction dans ma vie) qui me sert de vase pour mes ustensiles, un petit pot de yogourt en verre, comme verre à mesurer (comme on dit ici). La carte de Dijon et celle du quartier, quelques dépliants de productions artistiques font office de décoration.

ParcoursGeo2012-2013v2En fait, ce parcours géographique me questionne sur tout ce que je possède, là-bas chez moi, et que je n’utilise pas. Simplicité volontaire, oui, certainement, quand ce que je possède de plus précieux, ce sont mes amis et le temps passé en leur compagnie. Bon, je le savais déjà un peu, mais avec si peu et de si loin, ça me le rappelle encore plus!  Mes bagages sont plus lourds, plus remplis de toutes ces discussions, de ces façons de vivre, de ces rencontres, de ce qui les intéresse et que je ne connaissais pas. Que demander de plus?

OK, je l’avoue, il manque bien quelque chose à mon ultime bonheur… un moulin à ail. Bien quoi? Il est considéré comme le Graal de tous les cuisiniers, par Guillaume Long. Comme je suis athée, il ajouterait la dimension spirituelle, actuellement absente de mon existence et qui assurerait la paix de mon âme. Juste ça, c’est promis. Et peut-être aussi, pour un minimum de bonheur… les autres ustensiles utiles qu’il recommande et, surtout, jamais sans ma cafetière italienne en voyage (sinon sans ma cafetière espresso à la maison, mais bon, je garde cette histoire pour un autre billet).

P.S. Bon anniversaire Ratonne!

A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
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Un commentaire pour Simplicité (in)volontaire

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