Dijon – Beaune : ducs, moines, chevaliers et soeurs hospitalières

Samedi dernier, ML, une collègue, me propose de me faire découvrir le terroir bourguignon. Destination Beaune, avec un arrêt au Château du clos de Vougeot. Je suis une pure inculte en  matière de Bourgogne. Outre le fait de savoir qu’il y a des vins français de cette région, je ne me rappelle pas vraiment en avoir acheté. Ce sont plutôt les Bordeaux, les Côtes du Rhône ou alors les St-Chinan, quelques fois du Languedoc, qui se retrouvent le plus souvent sur ma table (et surtout dans ma bouche!). Bon, ensuite, je sais bien qu’il y a un plat qui s’appelle boeuf bourguignon et de la moutarde de Dijon. Ensuite…

RouteDesGrandsCrusDonc, on emprunte la route des Grands crus, juste à la sortie de Dijon, direction sud, par la route de Beaune, D974. On passe d’abord une banlieue ordinaire, puis on entre dans des petits villages. C’est toujours étonnant de constater l’organisation des villages français où les maisons sont presque «à cheval» sur la route, où on aperçoit peu d’arbres et de verdure (bon d’accord on est en février). Ce que je veux dire c’est qu’il n’y a pas de jardin devant les maisons ou alors il est caché derrière un mur en pierres (ou autres). Entre chaque village, des vignobles, des «clos», des parcelles de terrain délimitées par des murets de pierre, ce qui délimite du même coup, un terroir (ou à peu près), du moins une production. Mais ces clos, il ne sont pas grands, c’est étonnant!

Ma guide me conduit et me nomme les villages comme s’ils devaient évoquer quelque chose… Ben non, c’est le néant dans mon bagage d’expérience: Chenôve, Marsannay, Couchey, Fixin, Briochon, Gevrey-Chambertin. Ah, ça, ça évoque tout de même un petit quelque chose, mais rien de vécu (entendre ingurgité), RouteGrandsCrusHiverseulement vaguement entendu. On roule, et j’observe silencieusement ces paysages rangés, modelés, domptés. Les ceps sont absolument nus. Pour certains, n’y restent que deux tiges esseulées. La taille est sévère, pour que la récolte suivante soit prospère. Le ciel est gris et lourd, les couleurs sont délavées, mais la terre, rocailleuse, est ocre, pas noire comme dans les champs de maïs de mon terroir. Quelques ondulations, pas de plats ni de côtes abruptes non plus. On passe encore Morey-Saint-Denis et Chambolle-Musigny, Ma conductrice s’oriente sans problème dans ce dédale de villages, de routes, de ronds points, tandis que je suis complètement désorientée. Il ne faut pas s’imaginer une route droite avec des indications claires. Non, pour ça, il faut prendre la triste autoroute de Lorraine Bourgogne, A31. Heureusement, nous poursuivons notre «slow route» et arrivons à Vougeot. Encore ici, je sens que ça devrait sonner des cloches, mais non, silence dans ma caboche.

IMG_2028Le château du Clos de Vougeot est réputé pour deux choses (outre son vin, évidemment): les moines qui l’ont fondé et la Confrérie des Chevaliers du Tastevin qui l’ont ressuscité. Ce sont des moines de Citeaux qui ont bâti le domaine au 12e siècle, lequel a été démantelé à la Révolution et ensuite racheté en 1944 par la confrérie des Chevaliers du Tastevin.

Près d’un millénaire d’histoire viti-vinicole à contempler! C’est aussi le plus vaste des grands crus de la Côte de Nuits: 50 hectares. Avec environ 80 propriétaires, l’hétérogénéité qualitative y est importante, de l’excellent au plus commun. […] Beaucoup de visiteurs ignorent que Vougeot est aussi une commune avec ses premiers crus (Clos de la Perrière, Clos Blanc, etc.) et son appellation village.

Les vins de Bourgogne, p. 31.

IMG_3796On fait une brève visite au château, les lieux datent en partie du Moyen Âge, exposé aux vents et à l’humidité, en ce samedi transperçant, ils ne nous semblent guère accueillants. Le temps aussi est un grand «cru» en cette saison. On prend tout de même un moment pour visiter la cuverie, dont la charpente des toits est impressionnante (1475-1478) et que la hauteur permet ainsi aux gaz s’échappant des cuves de circuler et d’être évacués.

Le visiteur a ainsi sous les yeux l’un des plus beaux exemples français de cuverie édifiée à l’extrême fin du Moyen Âge, lors du retour à la prospérité après le guerre de  Cent ans, au moment même où le génial rêve européen des Ducs de Bourgogne disparaît à jamais dans les marécages proches de Nancy.

Extrait de la carte plastifiée explicative du musée

IMG_3790On visite aussi les pressoirs (15e et 18e siècles), des machines impressionnantes, encore ici tout de bois construites. Il s’agit «d’engins à levier et du type à taissons, énormes madriers en V, profondément ancrés dans le sol. Il fallait six hommes pour manoeuvrer la vis, qui abaissant ou relevant le bras, assurait la pressée de quatre tonnes de raisin». On dirait des «Chevaux de Troie», gigantesques, robustes. Toute cette puissance pour écraser… des raisins. Autre machine ingénieuse, le puits à double roue intrigue par sa simplicité et sa facilité de manoeuvre. Il est tout aussi étonnant de jeter un coup d’oeil au fond et d’y apercevoir l’eau souterraine si proche. Ah, la fascination de la Terre, que de mystères et que de conquêtes! On fait rapidement un tour au dortoir (devenu musée), à la cuisine, à la boutique (c’est là que ML a acheté le petit guide à mon attention sur Les vins de Bourgogne) et à l’oenothèque, puis hop, dans la voiture au chaud (ou presque).

Ah, j’allais oublier la Confrérie des Chevaliers du Tastevin. On voit quelques photos, qu’on dirait tirées de Paris Match, où l’on aperçoit des «personnalités du monde entier», « les plus illustres», avec leur petite coupelle (dite tastevin ou tâtevin) au cou, leurs paillettes, leurs chapeaux et tout le tralala. Depuis 1934, ces chevaliers défendent la vertu de la belle Bourgogne et surtout le fruit de ses entrailles. « Une opération de marketing avant l’heure», commente le guide Géo Bourgogne. Et comment! Dans les années 1930, alors que la région traverse une crise économique, deux Bourguignons ont l’idée de ressusciter les confréries bachiques du 17e et 18e siècles. La guerre impose son silence, puis ensuite, en 1944, la confrérie achète le château du clos de Vougeot où elle y a désormais son quartier général. Dans son site internet, une section s’intitule «la confrérie universelle». Il faut entendre universelle comme dans présente dans différents endroits du monde et non pas comme accueillant n’importe quel quidam. Ne devient pas chevalier qui veut.

«La Confrérie des Chevaliers du Tastevin est un club privé*. Si elle compte quelque 12 000 membres à travers le monde, elle ne souhaite pas accroître sensiblement cet effectif afin de maintenir dans des conditions satisfaisantes l’accueil au Château du Clos de Vougeot. Le Tastevin ne consacre pas « n’importe qui », quel que soit son succès. Il apprécie le mérite autant que le talent, honore volontiers le courage, l’effort personnel, l’intelligence scientifique, l’amour de la France, l’accomplissement des valeurs humaines. Pour devenir Chevalier postulant, il faut en manifester le souhait et être présenté par deux parrains membres de la Confrérie.»

Empruntant, dit-on,  à Rabelais, sa truculence et sa bonne humeur et à Molière, sa philosophie souriante et son bon sens,

«Les nouveaux Chevaliers, en France à Vougeot ou à l’étranger, ne se réunissent que pour communier ensemble d’un coeur fervent et joyeux, dans l’amour raisonnable d’un breuvage divin qui leur inspire des résolutions fraternelles et des vues optimistes.»

Extrait du site internet de la confrérie

C’est-ti pas beau? Des résolutions fraternelles, n’est-il pas, mais envers les «frères» d’une même famille pas trop élargie tout de même! Annuellement, se déroule en septembre le Tastevinage, une dégustation à l’aveugle des vins de Bourgogne identifiant ceux qui méritent l’habillage «tastevinage». En 2012, plus de 280 dégustateurs (Chevaliers du Tastevin?) ont évalué que 36,32% pouvait recevoir cet honneur, c’est-à-dire que 263 d’entre eux ont été jugés «dignes» de porter l’habillage du Tastevinage sur 724 vins (wow, chaque chevalier, d’un «amour raisonnable» les a tous goûtés? bon d’accord, goûter n’est pas boire, mais quand même, ils ont dû en avaler une certaine quantité, non?!). Si vous êtes intéressé, il est possible de recevoir le Guide annuel en écrivant ici.

Bon, j’ai accordé beaucoup trop d’espace à ce genre de société pour laquelle je suis plus critique qu’admiratrice. Je suis plus intéressée par les artisans besogneurs que par les paons beau-parleurs. Enfin… On reprend la route vers Vosne-Romanée, Flagey-Echezeaux, Nuits-Saint-Georges, Conblanchin, Premeaux-Prissey, Corgoloin. Là, nous quittons les limites des vins de Côte de Nuits et entrons dans celles de Côte de Beaune. Toujours ces champs, dont les fondements de l’organisation m’apparaissent occultes. Encore quelques villages et nous arrivons à Beaune où l’objectif est de visiter les hospices. Je passerai sous silence son aura de deuxième capitale française du vin, après Bordeaux, et le coeur du vignoble de la Côte-d’Or, car nous ne l’avons pas exploré lors de cette visite-ci… Quoique…

IMG_3797Les hospices de Beaune, appelées aussi Hôtel-Dieu, sont un grand bâtiment, tout en long, tout en pierres à proximité de la Collégiale Notre-Dame qui marque le centre de la ville de Beaune, la ville du Moyen Âge. Elles sont construites sur une des deux rivières de Beaune, la Bouzaise, dont on peut encore apercevoir le cours passant sous l’une des salles et ayant ainsi facilité l’hygiène des lieux. C’est Nicolas Rolin, chancelier du duc Philippe Le Bon, et son épouse, Guigone de Salins, qui ont fondé les Hospices. Avant de s’installer à Dijon, les ducs avaient d’abord établi leur résidence et un parlement à Beaune au 14e siècle. C’est en 1443 que les fondateurs des Hospices en font le projet et le 1er janvier 1452, le 1er patient y est admis. Il faut savoir qu’ils ont d’abord dû demander la permission au pape pour ériger un hôpital visant à accueillir les infirmes et les orphelins, les pauvres et, par la suite, aussi les plus nantis qui payaient pour avoir une chambre privée. (J’imagine bien le pape refuser?!) Les hospices ont reçu, en paiement ou en reconnaissance, des pieds de vignes constituant maintenant un domaine de 60 hectares, dont l’actuelle production inestimable est offerte depuis 1859 aux enchères à la Vente des vins, le 3e dimanche de novembre. Cette vente fixe en quelque sorte les tendances du millésime et du marché des vins de Bourgogne. Les bénéfices effectués permettent toujours de financer les hospices civils de Beaune, soit le Centre hospitalier de Beaune et l’entretien patrimonial de l’Hôtel-Dieu.

IMG_3802Outre cet aspect historique, c’est aussi – peut-être d’abord – la richesse architecturale du bâtiment qui attirent les touristes, dont les toits vernissés, une dentelle de tuiles de terre cuite colorées, qu’on ne peut apercevoir que de la cour intérieure, les façades extérieures étant des plus sobres, voire austères. Une des salles de soins, ceintrée de deux rangées de lits drapés de rouge, la salle des «pôvres», est chapeautée, encore ici, d’une magnifique charpente de bois richement et curieusement décorée de dragons et de têtes, humaines et animales, sculptées. Au bout de la salle, une chapelle où repose Guigone de Salins et où se trouvait un polyptyque flamboyant qu’on peut dorénavant admirer dans la Salle St-Louis, et dont les malades pouvaient, les jours de semaine, se distraire en contemplant les faces extérieures, sobres, et, les dimanches et jours de fête, les panneaux intérieurs, flamboyants.

À terre, les morts se relèvent et saint Michel pèse leurs bonnes et mauvaises actions. Jésus bénit de sa main droite (près des lys) les justes et de sa main gauche (près de l’épée) maudit les damnés. Les uns sont précipités dans le feu éternel (à droite), tandis que les autres sont accueillis par un ange à la porte des cieux (à gauche). L’absence de démons exerçant une contrainte physique sur les pécheurs, la force de la conscience se suffisant à elle-même, fait de cette œuvre un cas unique dans les représentations du Jugement dernier.

Source: Wikipedia

Beaune-HospicesJugementDernierUne grande loupe, qu’une gardienne a manoeuvrée à la demande de ML, permet aux visiteurs d’apprécier la virtuosité de l’artiste flamand Rogier van der Weyden. Je n’ai malheureusement pas compris tout ce qu’elle disait, mais j’ai apprécié la finesse du rendu de l’artiste (ou de ses assistants):

Sous les lys le texte écrit en blanc : « venite benedicti Patris mei possidete paratum vobis regnum a constitutione mundi. » ;

Sous l’épée écrit en noir : « discedite a me maledicti in ignem aeternum qui paratus est diabolo et angelis eius. » ;

un parterre de fraises des bois à l’entrée du Paradis, à gauche ;

un séraphin rouge dans un profil de fenêtre, à gauche ;

un damné noirci suspendu à une chaîne, en Enfer, à droite :

une inscription brodée sur le pourtour de la robe verte d’un saint en phylactère, à droite.

Source: Wikipedia

Il est surprenant de constater que les artistes flamands ont influencé les oeuvres d’art de la Bourgogne (les hospices sont de style gothique flamboyant d’inspiration bourguignonne et flamande), mais tout s’éclaire quand on sait que la Flandre a été une possession des Ducs de Bourgogne pendant un temps à partir du mariage de Philippe le Hardi (grand-père de Philippe Le Bon) avec Marguerite de Flandre en 1369.

Petit cours de généalogie des rois et ducs de France (qui me perd à chaque fois). Allons, essayons. Le père de Philippe Le Hardi est le roi de France, Jean II dit Jean Le Bon, de la dynastie des Valois. Il a donné le duché de Bourgogne à son fils cadet afin que les terres de provinces éloignées restent sous le contrôle familial de la Couronne. Jusqu’alors le duché appartenait à un descendant de la dynastique capétienne Philippe de Rouvres (indirectement si j’ai bien compris, par le mariage de son grand-père Eudes IV à la fille de Louis IX, roi de France – 1226-1270).Karte_Haus_Burgund_4_FR Philippe de Rouvres, soit Philippe I de Bourgogne, est marié à Marguerite de Flandre en 1357, elle a 7 ans et lui, 15 ans – ce dernier meurt à 21 ans de la peste. Cette Marguerite de Flandre s’est (ou plutôt a été) remariée au duc de Bourgogne suivant, Philippe II de Bourgogne, Philippe le Hardi. Elle a 19 ans et lui, 27 ans. À la mort du père de Marguerite, Philippe II hérite des comtés de son beau-père lui permettant d’élargir sa puissance et qui, avec l’arrière-petit-fils de Philippe le Hardi, soit Charles Le Téméraire, l’étendue territoriale dépassera les possessions du roi de France. C’est un peu compliqué tout ça, et il faut surtout savoir que la plupart de ces mariages sont arrangés entre cousins de différents degrés. C’est ce qu’on appelle «l’amour fraternel»?

Pour revenir aux hospices, outre le Jugement dernier, la Salle Saint Louis expose aussi de très belles tapisseries, dont la tapisserie «Mille fleurs» TapisserieMilleFleursHospicesDeBeaunereprésentant une scène religieuse qui m’intéresse moins que la riche ornementation de fleurs et d’oiseaux. On peut aussi visiter d’autres salles présentant costumes, instruments, photos rendant compte de la vie au Moyen Âge, mais aussi de l’activité des soeurs hospitalières présentes aux hospices jusqu’au déménagement au Centre hospitalier en 1971. Se visitent aussi la cuisine, l’apothicairerie, avec ses jarres de concoctions diverses, comme de la poudre de cloportes, des yeux d’écrevisses, de la pierre divine, du sang dragon, et le laboratoire, avec ses instruments nécessaires à la transformation de la matière (alambiques, mortier muni d’un arc, etc.). Avec l’audioguide, le plan de la salle, les textes explicatifs dans les salles, les artefacts eux-mêmes, on ne sait plus où donner de la tête pendant la visite. IMG_3811J’ai particulièrement apprécié des informations que j’avais rarement rencontrées, depuis que je visite ce genre de bâtiments historiques, c’est-à-dire des détails sur la provenance régionale des matériaux: la pierre, la chaux et le sable, le fer, le plomb, le bois, les carreaux de pavage, les ardoises. Ça ne s’achetait pas chez Rona ces matériaux-là dans ce temps-là.

Saturées, mais surtout dirigées vers la sortie (qui passe par la boutique, surprise!), l’heure de fermeture étant sonnée, ML et moi éprouvons le besoin de nous réchauffer, mais aussi de décanter tout ça… Enfin, moi du moins. Nous terminons donc la visite au Bistro de Bourgogne, que j’ai déjà relatée ici.

* Très privé, entendre $$$$$$.

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À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
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Un commentaire pour Dijon – Beaune : ducs, moines, chevaliers et soeurs hospitalières

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