Les cinémas à Dijon (1re partie) : l’Eldo

CinemaEldoradoArtDecoDijonJ’ai découvert l’Eldorado, l’Eldo comme on dit ici, en prenant une marche à partir de ma chambre de résidence. Tout à fait par hasard. Et ça semble être le cinéma indépendant de la place**. Cinq salles, programmation variée et des soirées événements avec causerie. Voici en rafale, les trois films que j’y ai vus récemment.

  • Syngué Sabour: pierre de patience. Je pense que le moment où on va voir un film et parfois, quand c’est le cas, avec qui, a un effet sur la disponibilité dont on fait preuve face au film. J’y suis allée un vendredi soir, avec ML, comme ça, un peu par hasard aussi. On s’est proposé d’aller voir un film, puis on a regardé ce qu’il y avait à l’affiche. J’avais vaguement entendu parlé du film (et du roman qui a gagné le prix Goncourt). Atiq Rahimi est l’écrivain et le réalisateur du film (ça je ne le savais pas avant, je le sais maintenant!). C’est donc d’un point de vue d’homme que nous est proposée cette histoire sur la condition féminine. Bref, j’étais toute disposée à voir un film. J’aime bien les films étrangers, ça vous étonne? J’aime voyager aussi par le cinéma. Je savais vaguement qu’il s’agissait de l’histoire d’une femme, afghane, qui est au chevet de son mari dans la ville de Kaboul, en plein guerre fratricide. Pour le maintenir en vie, pour se maintenir en vie, elle lui parle et peu à peu, elle se confie. Elle se confie de ses péchés, mais ce faisant, déploit au grand jour ceux des hommes de son pays, les illusions desquelles ils se nourrissent, et par lesquelles ils périssent, la lourdeur des règles sociales de son pays qui pèsent sur elle comme son long voile qu’elle doit porter à chaque fois qu’elle passe la porte de son jardin. Le film est long, est lent, est patient… mais aussi violent par la douceur de la révolte de cette femme et des moyens qu’elle a sa disposition pour s’émanciper. LePacteSyngueSabourL’actrice Golshifteh Farahani, iranienne, est juste, fait passer une multitude de sentiments par de subtiles expressions. Elle fait dans la dentelle de Bruges et non pas dans les paillettes de Las Vegas. Le titre, énigmatique, renvoie à un extrait du Coran, une parabole où il est question de l’épouse de Mahomet, si j’ai bien compris (et retenu), qui serait la véritable prophétesse.

L’homme gisant devient alors, malgré lui, sa « syngué sabour », sa pierre de patience – cette pierre magique que l’on pose devant soi pour lui souffler tous ses secrets, ses malheurs, ses souffrances… Jusqu’à ce qu’elle éclate.

  • Ceux qui ont lu le livre, ce que je n’ai pas fait, ont peut-être mieux compris cette allusion, cette histoire que la tante, émancipée, raconte à l’héroïne*. Pour ma part, le sens m’échappe. Enfin, je comprends que la pierre permet à la femme, aux femmes, de s’exprimer sans être entendues, la pierre n’entend pas. La pierre permet à la femme de s’exprimer, donc, sans se censurer, parce que sans être jugée, condamnée, et sans ressentir la culpabilité. Et la patience? Justement parce qu’il s’agit plutôt d’un travail sur soi? Et l’éclatement de la pierre? C’est l’émancipation à laquelle la parole permet d’accéder?

Pour ce film, Atiq Rahimi a dit vouloir «filmer la parole comme un acte et non comme une information. […] Je suis issu d’une culture dans laquelle l’oralité est fondamentale dans un pays où 95 % de la population est analphabète. A l’oral, c’est le rythme qui prime, d’où l’importance de la poésie et des contes. D’un autre côté, cette parole est assez limitée par rapport à l’écriture ; en tant que phénomène sociale, elle implique une certaine autocensure. Dire ou ne pas dire, telle est la question!»

Source: Youscribe

  • Weekend royal (Hyde Park on Hudson): Je suis allée voir Weekend royal, parce que Django Unchained, le dernier Tarantino ne me disait pas, bien qu’on m’en dise grand bien, et que Lincoln, le dernier Spielberg, non plus. Je crains qu’on encense ce «grand homme» républicain, président des États-Unis pendant la Guerre de sécession, alors que depuis (le début de) ma lecture du livre Histoire populaire des États-Unis, je me méfie plutôt de ces mythes construits (est-ce que ça existe des mythes qui ne sont pas construits?!). Il y a bien aussi Argo qui rafle tous les prix… J’opte pour la légèreté et la marche pour me rendre au cinéma. Dans Weekend royal il est aussi question d’un président des États-Unis (seraient-ils en mal de grandeurs, ces jours-ci? L’empire décline… on se tourne bientôt vers l’Empire rouge…). Donc Bill Murray en Roosevelt désinvolte qui se prépare à rencontrer le roi d’Angleterre, George VI (le bègue, celui-là même du Discours du roi/The king’s speech – j’en ai parlé quelque part Dans mon rétroviseur). La première moitié du film, lente, porte plutôt sur la relation qui se développe entre Roosevelt et une cousine éloignée Daisy. Si le film concerne une rencontre historique de juin 1939, alors que l’Angleterre s’apprête à déclarer la guerre à l’Allemagne et souhaite l’appui des États-Unis, l’événement est narré du point de vue «quotidien», de cette cousine Daisy. WeekendRoyalLa deuxième moitié du film prend son rythme et devient beaucoup plus comique. On perçoit le choc des cultures, entre une Amérique, un brin familière, voire vulgaire et une Angleterre, coincée et formalisée. Cet écart prend forme, par exemple, par certaines anecdotes, celle des caricatures dans la chambre où l’on reçoit le roi ou celle, encore plus savoureuse, du pique-nique où on sert des hot dogs au roi, sans aucune malice (Laura Colman en épouse et reine Elizabeth est magnifique). Cependant, il semble aussi que les deux hommes se reconnaissent des affinités et Roosevelt finira par accorder son appui au roi. En prime, des images magnifiques de la campagne de l’état de New York et la merveilleuse bande sonore du jazz des années 1930, dont Moonlight Serenade. De là à croire que la décision de Roosevelt d’entrer en guerre deux ans plus tard ne repose que sur ce weekend…
  • Anna Halprin: le souffle de la danse (Breath made visible). Contrairement aux deux autres films, ça faisait longtemps que je planifiais d’aller le voir celui-là. Un seul soir possible. Soirée événement avec projection et causerie (je ne reviendrai pas sur la causerie qui n’en était pas une, mais qui fut plutôt une conférence d’une spécialiste de l’esthétisme en danse, qui a intellectualisé toute la démarche et les échanges. «Voilà»). Le film, quant à lui, est magnifique. Il donne à voir et à comprendre la danse, le processus de la danse, tel que conceptualisé mais surtout intégré par une chorégraphe étasunienne que je ne connais et dont on dit qu’elle a révolutionné la danse contemporaine. Ah, ça me rend nostalgique du Festival du film sur l’art à Montréal, qui se déroule ces jours-ci (14 au 24 mars), et que je manque, bien entendu. AnnaHalprinSouffleDeLaDanseLe film retrace le parcours bio-chorégraphique de cette femme qui respire l’expérimentation, sa vie, son oeuvre. Elle approche la danse par sa dimension corpelle, essentiellement physique, et par extension les dimensions thérapeutiques, émotionnelles, physiques, du mouvement. Avec humour, elle retrace les grands moments de sa vie et carrière. À mon avis, le film doit être encore plus intéressant que de voir certaines de ses chorégraphies très expérimentales. C’est le processus qui compte. On se dit que c’est parfois, probablement plus intéressant d’être dans le processus que de l’observer, comme pour l’improvisation contact que j’ai vue en janvier à l’Agora de la danse. C’est peut-être là l’intention de Halprin. Mettre tous et chacun en mouvement, dans son corps, en contact avec ce qui contraint et ce qui libère. D’ailleurs, elle a travailé avec des personnes âgés Seniors rocking. Halprin, née en 1920, est encore active aujourd’hui… à 93 ans. Elle est débordante d’énergie encore à plus de 90 ans, après avoir combattu un cancer, mis aussi en chorégraphie. Dans cette vidéo de 2006, elle a seulement 85 ans. Elle revient sur quelques éléments marquants de sa carrières: Parades and changes, 1965, des danseurs se déshabillent sur scène. Seniors rocking, sa chorégraphie avec des personnes âgées et Intensive Care (extrait d’un court métrage ici). Aussi une vidéo Self-portrait / Dancing with my cancer (1975), une performance qu’elle a réalisée chez elle, en compagnie d’amis et proches. Le film et la carrière de cette femme sont trop riches pour pouvoir être résumés. Allez voir!

using movement directly, all superciality fades away and you really revealed the realness of yourself and others, without judgement and it could be very beautiful.

Anna Halprin

* MàJ. 19 mars 2013. En passant à la librairie Grangier, je bouquinais en attendant ML pour une nouvelle aventure. J’ai donc jeté un coup d’oeil au roman de Rahimi et je suis tombée sur la page (p. 125, en livre de poche) où il est question de cette parabole:

La mission de Khadidja: révéler à Muhammad le sens de la prophétie, le désenvouter, l’arracher à l’illusion des apparences et des simulacres sataniques. Elle aurait dû, elle-même être la messagère, le Prophète.

** MàJ. 23 mars 2013. À lire, l’article de Télérama qui date, 2007, mais qui relate la situation des cinémas à Dijon. À propos du propriétaire de l’Eldo:

Alain Cramier, 55 ans, dirige depuis 1985 le seul cinéma art et essai de Dijon […] [qui] affiche une splendide façade Art déco rénovée, ornée de roses peintes. Dans le hall, des prospectus associatifs, une pétition écolo, des tracts annonçant des débats ou un atelier d’initiation au langage cinématographique. Également patron du Méliès de Saint-Étienne, Alain Cramier explique que « son métier est beau s’il reste artisanal. Je suis à l’accueil, derrière la caisse, les mamies me font la bise. Ce que j’aime, c’est choisir un film et lui faire rencontrer un public. Ce qu’aime Davoine [propriétaire du cinéma Devosge, entre autres], c’est faire pression et augmenter ses marges ». Un fossé entre deux hommes que tout oppose et qui se haïssent : Davoine a juré la mort commerciale de Cramier, qui le com­bat en retour par tous les moyens d’agit-prop dont il dispose – et en la matière, il a de la ressource.

[…] L’Eldorado est un cinéma dynamique et respecté, qui atteint 10 % des entrées de la ville alors qu’il ne compte que trois salles, dont une minuscule (47 places), aménagée dans l’appartement de l’ex-propriétaire. Cramier y programme des films comme Ping-pong, Election 2, Le Grand Silence ou La Vie des autres. «Nous diffusons entre 220 et 250 films par an, mais seulement une vingtaine assurent notre rentabilité», précise Alain Cramier.

Étudiant en philo à Paris dans les années 70, ce fils d’employés de la RATP passait tout son temps libre dans les salles du Quartier latin. «J’appartiens à cette génération qui s’est demandé : que faire de ma vie si je ne fais pas la révolution ? Dans mon univers, personne ne vient des écoles de business ni du commerce, mais des soubresauts de Mai 68, du mouvement militant et universitaire des années 70 et 80. […] »

« À qui passer la main dans dix ou quinze ans ? se demande Alain Cramier, père d’un pompier et d’une magistrate dépourvus de toute vocation cinéphile… « La jeune génération est souvent bien mieux formée que nous, via les spécialisations des écoles de cinéma, mais n’a pas les fonds pour racheter les boutiques. Du coup, la perspective pour les salles comme l’Eldo, à terme, c’est la fermeture ou la municipalisation. » Le pessimisme est l’une des armes favorites des militants…

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