Cinémas à Dijon (2e partie): Devosge et Darcy

CinemaDevosgesDijonLe cinéma Devosge à Dijon était aussi évoqué par mes collègues depuis un certain temps. D’abord, j’ai découvert l’Eldo, puis le Devosge (et ensuite le Darcy). Je ne voyais pas trop où il était, mais pourtant, c’est tout simple, à un jet de pierre de la station de tram Darcy. (Ah, je ne vous ai pas parlé du nouveau tram à Dijon, inauguré il y a 6 mois dont je profite que des bienfaits, car pendant tout le temps de la construction, apparemment, ce n’était pas drôle, ni même maintenant puisque les directions ont changé, mais quel transport agréable!). Bref, je me pointe pour la première fois au Devosge un peu d’avance, un après-midi de weekend (je ne voulais pas aller voir Amour en soirée, seule, et retourner à ma chambre seule, mauvais plan). Une demi-heure avant l’ouverture, le cinéma est fermé. Bizarre. Eh ben non, ce n’est pas bizarre. Ici aussi, un petit cinéma. Ce qui est intéressant, les salles sont relativement petites, mais il y en a plusieurs. Le choix est varié. Donc, jusqu’à maintenant, j’ai vu deux films là. Comme il est plus près du centre-ville, j’ai développé une petite «routine» du vendredi soir: verre de vin (de Bourgogne) et planche (charcuteries ou fromages ou tartine grillée garnie), puis un film. Parfois, le service est trop lent et je ne veux pas me presser, alors je saute le film au cinéma. Mon film est alors les clients du O’Bareuzai.

Pourquoi ne pas aller voir Amour, seule, en soirée? C’est le film d’un amour fort, mais éprouvé par la fin de la vie, par la maladie qui s’introduit dans le corps, puis dans la tête d’Anne, l’épouse de Georges, tous deux vieillissants, octogénaires, mais toujours actifs et tendres amants. Amour, c’est le film de Michael Haneke qui a gagné la Palme d’Or à Cannes, l’Oscar du film étranger, nominé dans plusieurs catégories aux Golden Globes, et porté par deux interprètes sobres et généreux, Jean-Louis Trintignant et surtout Emmanuelle Riva. C’est presque un huis-clos, qui se resserre doucement sur le couple, sur la femme et l’homme, et pourtant un peu lumineux. Pas que noir… jusqu’à la finale, radicale, presque incompréhensible, mais qui porte à réfléchir. À ma sortie de la salle, j’avais apprécié le film, mais je me demandais pourquoi tous ces prix et nominations, un peu comme Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau. Le scénario est solide, il éclaire un enjeu social actuel important, mais la forme ne me semble rien révolutionner. Dans la sobriété. Un extrait d’une entrevue avec Trintignant en montre les ficelles exigeantes:

De toute façon, je crois que lorsqu’on joue au cinéma, contrairement au théâtre, il ne faut pas trop travailler, avoir des idées précises. Il faut se laisser faire par le metteur en scène. Lui a une vue d’ensemble ; moi, je voulais défendre mon  personnage. « On s’en fiche de votre personnage, m’a dit Haneke, ce qui compte, c’est le film ». Et il avait raison. Si j’avais joué à ma façon, j’aurais été moins dur. J’ai une tendresse un peu gnangnan alors qu’il y a une certaine froideur chez Haneke. Par exemple, il ne voulait absolument pas que l’on pleure. Une fois, Emmanuelle Riva s’est trouvée débordée par l’émotion ; il a tout de suite coupé : « Pas de larme, pas de larme »

[…]

Pour mon premier rôle au cinéma, dans « Si tous les gars du monde », j’étais dirigé par Christian-Jaque. Il y avait une scène où mon personnage attendait. Première prise : je ne fais rien, j’attends… Et là, Christian-Jaque me saute dessus, agressif : « Comment voulez-vous qu’on comprenne que vous attendez ? Il faut que vous regardiez votre montre, que vous trépigniez ». Tout le contraire d’Haneke. « Ce n’est jamais l’acteur qui doit montrer, dit-il, mais la caméra qui doit surprendre son émotion ». Il suffit d’être plein de la situation.

 Jean-Louis Trintignant : «je craignais qu’Amour me fasse du mal»

J’attendais la sortie d’Au bout du conte avec impatience. J’avais entendu Jaoui en entrevue à France Inter. J’adore le tandem Jaoui-Bacri, partenaires à la ville comme à la scène, mais pas dans le film. Bacri fait encore son homme un peu bourru, mais c’est lui qui attendrit le spectateur. Il est question des relations amoureuses et des fausses représentations idéalisantes et uniques de la façon d’aimer. Au bout du conte, déconstruit, mais aussi reconstruit la forme amoureuse. Que veut dire aimer? Où trouve-t-on l’amour? Qu’exige-t-il? Que peut-il apporter? Des histoires s’entremêlent, comme toujours, les pistes sont multiples: femme émancipée- ex-mari, tante-nièce, soeur-frère-belle-soeur, enfant-parent, éducatrice-enfant, jeune femme-nouveau copain, jeune femme-homme mature, ami-amie… Qu’est-ce qu’aimer? Qu’est-ce que s’aimer (soi et autrui)? Le tout saupoudré de l’humour, de la tendresse, de la complicité de troupe de Jaoui et Bacri. Ça ne révolutionne ni le cinéma, ni le cinéma de Jaoui, mais ça fait du bien et ce n’est pas que du divertissement. J’aime!… mais ce n’est pas partagé pour tous les critiques, sérieux, comme ici, ici, un peu moins acerbe ici.  Beaucoup plus réjouissant et compréhensif, dans le sens qu’on tente de comprendre la démarche des scénaristes, le topo de France Inter, à lire notamment pour le survol des personnages, leur lien avec un personnage de conte et la raison de les choisir comme acteurs du film (notamment Benjamin Biolay):

Et un conte revu par le tandem Bacri-Jaoui se termine par le non conventionnel «Ils vécurent heureux et se trompèrent beaucoup… »

J.-P. B. : Oui, la vie n’est pas un conte de fées mais ce n’est pas grave ! L’idéalisme est proche du poujadisme. Tu fous tout le monde dans le même sac parce qu’effectivement, personne n’est capable de faire qu’il fasse beau toute l’année, que ce soit rose partout. Croire aux contes de fées, c’est une manière de ne pas croire en la politique. Le progrès, c’est de tous petits pas, de tous petits miracles.

CinemaDarcyDijonL’autre cinéma de Dijon que j’ai fréquenté, aussi, jusqu’à maintenant est le Darcy avec son enseigne illuminée visible de la Place Darcy, faisant face à un arc de triomphe, la porte Guillaume, érigée en l’honneur d’un gouverneur de la Bourgogne, le prince de Condé. Elle marque la ceinture ouest des remparts de la ville au 12e siècle, mais la porte date du 18e siècle. En face, se trouve le parc Darcy:

En 1838, la ville confie à Henry Darcy la mission d’amener l’eau potable à Dijon, et met ce terrain à sa disposition. L’hydraulicien capte la source du Rosoir à Messigny et aménage un grand réservoir souterrain. Cette construction est surplombée en 1841 par un monument ornée du buste d’Henry Darcy réalisé par François Jouffroy. La place prend le nom de « place du Château d’Eau ».

Source: Wikipedia

Le cinéma, quant à lui, a ouvert en 1914. Il serait le plus ancien de Dijon (mais les informations sont contradictoires, ainsi se construit l’histoire). La première fois que j’y suis allée, en fait, je suis passée acheter mon billet à l’avance, avant d’aller au O’Bareuzai déguster mon verre de vin. Je craignais la file… Je pensais que le Darcy correspondait à nos «méga-centres de divertissements pour la famille». C’est celui dont la programmation offre les blockbusters, Lincoln côté étasunien, Möbius, côté français. Eh ben non. Encore ici, de petites salles, bien intimes. D’ailleurs, pour Alceste à bicyclette, à deux minutes du début de la séance, j’allais avoir une projection privée, puisque j’étais encore seule dans la salle… On était finalement trois. À noter que dans ces cinémas, il n’y a ni barils de pop corn, ni bidons de boissons gazeuses, ni nachos, ni hot dogs à vendre et à ingurgiter pendant le visionnement. À la limite, une discrète machine distributrice dans un coin peut assouvir les affamés, de skittles ou autres petits paquets de sucres rapides. On n’a à vendre que des films… et du bon temps… et du confort. La sono de la salle ne vous défonce pas les tympans et les sièges sont relativement confortables. Qu’a-t-on besoin de plus?

Alceste à bicyclette ne m’intéressait pas particulièrement. Mais bon avec Luchini, ça peut être bon. Et puis ça se passe à l’Île de Ré, ça va me faire voyager. L’histoire du film se mord la queue en quelque sorte puisque les personnages du film, interprétés par Luchini et Wilson, vivent, à l’époque contemporaine, ce que vivent les personnages qu’ils sont en train de répéter, les personnages de Misanthrope de Molière, Alceste et Philinte (ça j’ai dû le chercher), joués pour la première fois au  17e siècle.

Bien que ce thème ait été traité avant le XVIIème siècle — le poète latin Lucien écrit un Timon ou le misanthrope, et Shakespeare son fameux Timon d’Athènes —, c’est Molière qui lui donne un retentissement extraordinaire. Dès la fin du XVIIIème siècle, époque durant laquelle on se passionne pour le débat moral ouvert par Jean-Jacques Rousseau, cette comédie suscite en Europe toute une série d’œuvres.

Source: bacdefrancais.net

Certains passages du film sont exigeants pour qui n’a pas l’oreille formatée aux alexandrins. Pour ma part, je dois reconnaître que pour plusieurs passages je me laisse bercer par le rythme et la sonorité, plutôt que par le sens. Le film m’a paru prendre des raccourcis, voire user de caricatures dans certains personnages ou relations entre eux, notamment celle de la belle italienne et les deux hommes, construite trop rapidement pour être crédible. Je suis d’accord avec d’autres, les moments les plus intéressants sont les extraits de la pièce de Molière (qu’on peut consulter en intégral ici). Les critiques sont plus douces, voire plus élogieuses que pour Au bout du conte, mais ma préférence va à ce dernier. Cependant, on n’a pas à trancher, puisqu’on peut aimer les films sans exclusivité.

La misanthropie est donc présentée comme le fruit d’attentes déçues, voire d’un optimisme excessif, car Platon soutient que l’« artifice » aurait permis au misanthrope potentiel de reconnaître que la majorité des êtres humains se placent entre le bien et le mal.

Source: Wikipedia

« La parfaite raison fuit toute extrémité,

Et veut que l’on soit sage avec sobriété. » (Philinte, acte I, scène I, vers 151-152)

« Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour. » (Alceste, acte I, scène I, vers 248)

« Ciel ! rien de plus cruel peut-il être inventé ?
Et jamais cœur fut-il de la sorte traité ?
Quoi? d’un juste courroux je suis ému contre elle,

C’est moi qui me viens plaindre, et c’est moi qu’on querelle ! » (Alceste, acte IV, scène III, vers 1371-1374)

Source: Wikipedia

J’avais sélectionné deux options, Sous le figuier ou La religieuse au Darcy, 19h15 ou 20h. À 19h15, je me pointe en pensant aller voir le plus léger des deux, le premier, finalement, c’était la séance du second. Pas de problème, on avance avec les coïncidences. J’avais vu la bande-annonce de ce film en allant un voir un autre. Je l’avais trouvé intéressant, mais il me semblait austère. Ce qu’il est. Une histoire, d’après l’oeuvre de Diderot (si les Étasuniens sont nostalgiques de leurs «grands» présidents, on peut en dire autant des Français à propos de leurs «grands» auteurs).

En 1758, une certaine Marguerite Delamarre, enfermée au couvent contre son gré, saisit la justice. Deux ans plus tard, Diderot se souvient d’elle dans « la Religieuse », un livre qui, sans cibler la religion, en dénonce les excès (sadisme et saphisme). Le philosophe, qui a déjà payé sa liberté de penser d’un emprisonnement de trois mois, s’abstient de publier le roman de son vivant. Le sujet, il le sait, est hautement inflammable.

Source: CinéObs

La première version cinématographique de cette oeuvre anti-cléricale de Diderot, dit-on, a provoqué des controverses en France dans les années 1960. Si le deuxième opus ne provoque pas autant de remous, aujourd’hui, il ne s’est pas fait sans difficulté. On n’est pas sorti de l’auberge, même si un nouvel aubergiste, François, vient d’être nommé et qu’il dénonce certains travers de l’Église.

Guillaume Nicloux projetait de tourner dans deux couvents français inchangés depuis le XVIIIe siècle : ils ont refusé, et sa « Religieuse » a dû chercher asile en Allemagne. « Cette décision ne tient qu’à des personnes, tempère-t-il. Diderot ne dérange plus. “Le Monde des religions” et “la Vie” sont partenaires du film. Maintenant, “la Religieuse” traite de la dominante patriarcale à une époque où on viole les manifestantes en Égypte, où le remboursement de la pilule fait toujours polémique aux États-Unis et où l’Église catholique continue d’interdire le préservatif. »

Source: CinéObs

La religieuse m’apparaît une oeuvre sur l’amour impossible: l’amour de dieu, l’amour des hommes, l’amour authentique et l’amour de convenance. La loi implacable de la relation amoureuse qui, pour être épanouie, doit être réciproque, ce qui n’est pas toujours le cas, et l’est peut-être rarement. Quel est le pire des maux, ne pas être assez ou trop aimé? Les costumes, les décors du 18e siècle sont magnifiques, sobres et somptueux. Pauline Étienne, qui est juste, ce n’est pas rien, est l’interprète de Suzanne, cette jeune fille de 17 ans, 3e fille d’un couple mal assorti, qu’on envoie et qu’on oublie au couvent afin d’expier les péchés d’une autre femme. Sa beauté évoque une sculpture de Marie, pâle, fine, discrète, parfois cadavérique, mais stoïque.

Je n’ai évoqué que trois des cinémas de Dijon, parce qu’il y en a d’autres, que je n’ai pas encore visités. L’histoire des cinémas de Dijon semble être une histoire «d’amour» à trois, comme l’indique un article de Télérama en 2007, que je vous invite à lire tant il synthétise bien la situation du cinéma, entre mégaplex et cinémas indépendants, entre film d’art et de divertissement, entre recettes et réflexions. Qu’en est-il depuis? J’ose espérer qu’ils sont bien là pour rester et que les cinéphiles sont toujours au rendez-vous.

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