Aux 26000 couverts de Dijon: je me suis poêlée grave!

«la collectivité est la seule façon pour moi de me tirer du désespoir et de l’absurdité de ma condition»
Philippe Nicolle, le metteur en scène, citant Deleuze… sérieusement.

Jeudi soir, soirée culturelle avec des collègues du bureau. C’est l’une d’entre eux qui nous a mis sur la piste un midi. Lorsqu’elle a annoncé que les 26000 couverts étaient de retour à Dijon, les deux plus jeunes du groupe ont réagi «grave». Ça m’a mis la puce à l’oreille. Outre le plaisir de faire une activité culturelle avec elles, c’était l’envie de voir quelque chose qui faisait l’envie des « locaux». Qu’est-ce donc que ces 26000 couverts? IdealClub26000Ça m’importe peu. Si on aime, j’aimerai. Mais quand même, ça semble être un truc, un cabaret music-hall sous une tente, une troupe dont C. connaît quelques membres. Il est aussi question d’un dancing un samedi soir… C. m’apprend quelques jours plus tard qu’il s’agit aussi d’une structure en bois, un dancing forain, dans lequel on faisait des bals le samedi soir, datant des années 1940 et acheté en 2002 par la compagnie. Ça sert aussi de buvette où on peut boire et manger, avant comme après le spectacle. C. arrive quelques jours plus tard avec un flyer qu’on accroche à la porte: la photo est une reprise de la fameuse prise des Beatles pour l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.

Il y a déjà une longue file quand on arrive, mais on se dirige vers le dancing rejoindre les collègues, non sans avoir tenté d’obtenir, sans succès, un billet Dacing26000Couvertspour un autre collègue, S., en itinérance professionnelle. On se prend une petite bière, une 16 comme on dit pour 1664, malgré les conseils de C. de prendre un Cholet (vin rouge) ou alors un Saint-Véran (vin blanc). Et puis, on prend aussi une petite part de quiche à la carotte. Les copains ont pris du saucisson, alors on partage, quoi, comme on le fait le midi avec le chocolat. Ah, elle est bonne la bière. C’est agréable cette soirée… Ça fait un bail que je suis sortie en groupe pour aller voir un spectacle!

On fait la file pour entrer dans le chapiteau. Là, ça se corse, puisque c’est admission générale et que dans les estrades de fortune toutes les places sont déjà prises. Il y a bien quelques coussins rouges encore libres sur le tapis près de la scène. Allez, pourquoi pas. Deux heures, ça devrait aller. À droite, je vois des instruments de musique, derrière des garde-robes portatifs, toutes sortes de trucs et de bidules, une petite scène ronde qui s’avance vers la salle et un rideau de velours rouge. Ça commence. Un peu de musique, je crois. Un metteur en scène dans la salle et des vieilles dames qui s’enquièrent si Olivier est là ce soir. C’est un peu le brouhaha, le metteur en scène peine à mettre un peu d’ordre dans tout ça. Et en fait, on ne souhaite pas trop qu’il y arrive… C’est un peu le bordel, et c’est ça qui est idéal!

L’idéal Club, c’est donc ça, une réflexion sur la vie idéale, le spectacle idéal, avec les rêves les plus fous, les plus absurdes et qui adviennent presque… Je vous le révèle tout de suite, je crois que c’est le spectacle où j’ai le plus ri dans ma vie (mais comme j’ai la mémoire courte, ça se peut qu’il y en ait eu d’autres, mais récemment… je ne vois pas quel autre). La magie opère et je ne comprends pas pourquoi: voir deux boîtes danser (Pierre et Olivier, du moins je crois), ça vous faire rire? Eh bien moi si! À ne plus pouvoir m’arrêter. Un faux numéro de trapèze avec des balais, vous pensez que ça peut vous faire rire? Attachez votre tuque, vous allez voir ce que vous allez voir. Un autre numéro de trapèze, vous vous dites, ça va, j’ai déjà vu. Eh bien non, la magie opère encore une fois. Un ventriloque appelé Raspoutine et son… singe Concon qui dit tout haut des paroles que tous les membres de la troupe pensent tout bas et desquelles le maître tente de tirer des leçons de morale à livrer aux enfants. La première partie part sur les chapeaux de roue…. et passe comme un éclair. On alterne les performances avec ingéniosité, humeur bon enfant, équilibre, trapèze, jonglerie, chant et instrument qui s’accordent tant bien que mal, mime, karaté où les genres se mélangent à notre plus grand plaisir, un numéro de jonglerie-magie avec une tente. Le tout est entrecoupé de scènes derrière le rideau, c’est-à-dire où on assiste supposément au processus de création du spectacle, à deux semaines de la première. Les trapézistes (Kamel et Olivier), encore une fois, avec leur histoire de frères dont l’un aurait 6 doigts est ingénieuse d’incrédibilité! Le metteur en scène tente tant bien que mal de canaliser l’énergie des comparses qui proposent la pause cigarette à chaque fois que se présente la page blanche. On dirait un spectacle écrit sur le mode des cadavres exquis.

La deuxième partie démarre plus lentement. Les numéros, beaucoup plus de musique, sont rigolos, mais pas tordants. Sauf ce Kamel qui me fait tordre de rire aussitôt qu’il se pointe la bette, dans n’importe quel costume, que ce soit en Apache ou en «lui-même» confiant qu’il rêve d’être un poisson. Et des animaux, il y en a dans ce cabaret. Des animaux imaginaires: un numéro de chien savant, invisible, un détail. Les cowboys jouent de la flûte à bec, le contorsionniste récite des virelangues (Pierre), un homme en noir vole un micro et la poursuite se termine en attentat à la mitraillette… et le metteur en scène essaie toujours de mettre de l’ordre dans tout ça. Heureusement, il n’y arrive pas.

Au rappel, oui, oui, il y a un rappel, là, je suis flybergastée, comme on dit en québécois, ou encore je me suis poêlée grave, comme on dit en Bourgogne (ou en France, mais je ne peux faire cette généralisation, compte tenu des grandes différences culturelles d’une région à l’autre si j’en crois les remarques répétées entendues à cet égard depuis que je suis en France, mais ça, c’est une autre histoire)! Alors qu’on croyait le spectacle terminé, la joyeuse troupe nous sert une parodie de Star Ac, comme on dit ici, un remake de Thriller, un tableau de la Dernière cène et… conclut sur une apparition idéalement improbable. Et on nous sert du Deleuze sans prétention, un clin d’oeil à Becket, une pièce musicale à l’aiguine et scie tronçonneuse et un récital de «textualité non narrative», une sorte de déclamation d’un mode d’emploi mal traduit accompagné d’un joueur de guitare expérimentale. Sans en avoir l’air, il y a quand même une réflexion un peu sérieuse derrière tout ça.

la question de la référence au music hall… Disons que c’est peut être quelque chose qui me permet de me libérer d’un carcan esthétique imposé par le théâtre contemporain… Comme si ce que j’avais à raconter, je ne pouvais pas le contenir dans une forme qu’était le théâtre, qui est trop loin de moi, de mon histoire… Il y a la question du rapport au populaire, aussi, l’influence du clown métaphysique… comme chez Beckett par exemple…

Alors, c’est sûr, il y a la question du rire au théâtre… le principe de distanciation… c’est pas évident… Donc au niveau du sens, l’idée c’est d’oublier un peu nos peurs, nos angoisses ! S’enivrer ! Et en empruntant cette tradition du music-hall où viennent se confronter la brutalité et le rire, la cruauté et la dérision, la trivialité et la poésie. Avec ce travail autour du répertoire « classique » du cabaret : le sketch, le numéro, le chant, la danse, la musique, le jazz.

Le sens, le message du spectacle ? Pour moi l’Idéal Club, ça pourrait être une thérapeutique au désespoir ! Quelque part, j’ai envie de citer Kermit du Muppet-show qui disait : « finalement, que peut-il nous arriver de vraiment grave, à part mourir ? »

Philippe Nicolle dans theatreonline.com

En plus, il y a des «vrais musiciens» qui font de la bonne musique rock portée par le chanteur charismatique, Daniel Scalliet (qui a aussi son groupe de musique The Rainbones), un saxophoniste (Aymeric) et un contrebassiste (Sébastien) doués, sans oublier un batteur hyperactif (Christophe). Et des faux musiciens qui sont aussi bons que les vrais. Un magnifique duo du frère (Philippe) et de la soeur (Florence) sur une reprise des Beatles, tiens, tiens. On en prendrait encore, même s’il fallait être assis sur un banc de clous tant on lévite et que le temps se suspend pendant ces deux heures. Sans parler des réclamations des spectateurs, les deux tantes d’Olivier étant non les moindres (Servane et Florence). Encore! Encore! Encore!

26000Couverts

Tant qu’il y a les supplémentaires, je ne révélerai rien de la finale, de cette apparition miraculeuse, mais ensuite, je l’écrirai pour ne pas oublier que tous les rêves les plus fous sont permis dans la vie et que, dans l’idéal, ils se réalisent! Vive le rêve! Vive les 26000 couverts,  troupe dijonnaise dont «nombreux membres […] habitent ou sont originaires de la vallée de l’Ouche (Ancey, Gissey-sur-Ouche, Saint-Jean-de-Bœuf, Dijon…)»! Ils doivent venir à Montréal, ça va faire un carton, un hit, ils vont avoir un succès boeuf (quoique ces jours-ci en France, le boeuf n’est pas trop glorieux)!

Pour ce qui est du nom de la compagnie, il révèle ce qui l’alimente, l’utopie d’«entreprendre et favoriser toute action menant à l’organisation d’un dîner de 26000 convives ». Si ce rêve se réalise un jour, je veux être invitée au repas!

« C’est quoi pour vous l’Idéal ? » en réponse à cette question, les comédiens mangent leurs stylos ou bien lèvent les yeux en l’air. Le metteur en scène relance alors une question mais cette fois-ci plus concrète : « Bon, OK, alors ce serait quoi un cabaret idéal ? », « Y’aurait Chopin au piano, Hendrix à la guitare, et je chanterais en grande robe rouge accompagnée par Gainsbourg » lance une comédienne. Un autre comédien lance lui « Euh… les spectateurs pourraient manger le décor ? » on se rend ici bien compte que la question de l’idéal qui est très importante dans ce spectacle varie d’une personne à l’autre […].

Source: Mon carnet de bord de théâtre

Précipitez-vous pour acheter un billet pour une des dates de prolongation: 26 au 29 mars 2013 à Dijon. Et en avril, il y a Quimper, Lannion et Les Sables d’Olonne. Un spectacle qui garde toute sa fraîcheur, même si les prémisses ont vu le jour en 2008-2009 et que la version «définitive» date de 2010.

Pour prolonger l’expérience des Arts forains, sachez qu’il existe un Musée des Arts forains à Paris dont les artefacts magnifiques, comme les beaux carroussels que je vois dans les places publiques en France, sont sauvegardés.

A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
Cet article, publié dans Voyage, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Aux 26000 couverts de Dijon: je me suis poêlée grave!

  1. Ping : La fête à Dole : en compagnie de trois esprits allumés et leurs parents | Curieuse d'idées

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s