Mon baptême des Grands crus: «Nuits au Grand Jour»

In vino very taste
Jean-François Bazin, Le vin de Bonne-Espérance

Samedi 16 mars 2013.

Que la vie me gâte. En fait, ce sont les gens que je rencontre dans ma vie qui me gâtent de leurs invitations, de leur générosité, de leur passion, de leur discussion. Ce samedi-là, ML m’envoie une invitation, comme ça, en matinée me proposant d’aller nous balader, il faisait un beau soleil.

On se rejoint à la Librairie Grangier, ça me laisse le temps de bouquiner, d’apercevoir des cartes postales de Banksy. On tente à nouveau d’aller au Olio e farina, c’est encore une fois bondé et encore plus puisqu’on est en plein Italiart, festival italien de Dijon. On se rabat sur un des restaurants autour des Halles du marché, le Mucha. L’intérieur est très design, froid, contemporain. Je ne sais jamais que penser de ces restos français hyper modernes. Pour moi, c’est comme un anachronisme, mais je sais que c’est injustifié, puisque la France aussi évolue! ahah! Après une entrée (mille-feuilles de betteraves plus beau que savoureux) + plat (filet de bar sauce au safran délicieux) + verre de vin rouge de la région (Gevrey) + café, on part vers la gare Dijon ville (il n’y en a qu’une pour passagers anyway), je veux y récupérer des billets de train. ML va plutôt vers l’Office du tourisme pour s’informer sur ce weekend dégustation qu’une collègue avait évoqué. Elle avait d’ailleurs apporté un très bon Nuits-Saint-Georges produit par la famille de son mari, depuis 7 générations (ce que j’ai appris lors de la visite).

Direction, donc, Nuits-Saint-Georges qui accueillait la Saint-Vincent-tournante l’an passé. Ce weekend-là, à l’occasion de la 52e vente des vins des Hospices de Nuits-Saint-Georges (comme pour ceux de Beaune), les 39 vignerons et négociants de l’appellation IMG_2233Nuits-Saint-Georges proposent leur propre événement aux Halles du village, soit «Les Nuits au Grand Jour», le salon vigneron de Nuits-Saint-Georges. Pendant deux jours, de 10h à 17h30, pour une entrée à 10 euros, vous obtenez un verre Riedel gravé de l’événement et l’accès aux productions des vignerons qui vous les servent et les présentent avec la plus grande générosité. Heureusement, nous y allons après avoir dîné, nous arrivons vers 15h après avoir cherché un stationnement dans ce village bondé. Juste avant d’arriver au village, on a vu dans les champs de vignes les coureurs (2500 sont attendus) du semi-marathon dont le départ était à 14h. Quel paysage fantastique pour suer un coup et après boire un coup, car c’est bien ce qu’ils font ces sportifs épicuriens. Il y a un bien crachoir pour rejeter l’alcool après en avoir senti l’arôme et apprécié la saveur. Mais rien n’y fait, je ne peux m’y résigner, du moins au début. J’ingurgite le tout.

En arrivant, je me dirige donc illico au stand R. Dubois et fils, question de saluer la collègue et de profiter d’une bonne introduction aux vins de la région. Elle n’y est pas, mais son mari prend bien soin de nous en nous faisant déguster d’abord les blancs, puis ensuite les rouges, en commençant par les plus légers, appellation Villages, puis les plus costauds, les Premiers crus et autres grands crus, de « l’année» (2011) (et donc encore «jeunes») ou «prêts» à boire (mais qui peuvent encore vieillir, par exemple 2007). Je n’avais jamais vraiment bu de Grands crus ou encore de Premiers crus et j’étais un peu sceptique de l’expérience que ça allait m’apporter à la mesure du prix qu’il faut généralement débourser. Un vin honnête m’apporte déjà beaucoup de réjouissance. La différence de prix est-elle égalée par la différence d’expérience? Eh bien, j’ai compris. J’ai constaté. J’ai confirmé. Et d’une appellation à l’autre, il y a toujours un saut, que je ne qualifierais pas de quantique, mais quand même. Et tout ça, pour une question de «climats» en Bourgogne. Encore un mystère.

En Bourgogne, il n’est pas question de terroir, mais de climats. Bon, je comprends qu’il y a quand même une question politique, voire économique, derrière les appellations d’origine contrôlée (AOC), maintenant appellation d’origine protégée (AOP, niveau européen) et maintenant la valorisation des «climats» et leur inscription sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO. Qui dit patrimoine, dit dollars (ou euros). Mais j’ai compris aussi que c’est une réponse à une préoccupation de la mondialisation, à l’achat des vignobles de bourgognes par des Chinois ou d’autres étrangers qui seuls maintenant peuvent acheter ces terres hors de prix et qui pourraient modifier les façons de faire ancestrales de la région. Car le terme «climats» ne renvoie pas qu’à la météo.

«une parcelle de terre dédiée à la vigne et précisément délimitée, connue sous le même nom depuis plusieurs siècles, et dont l’emplacement précis, le sol, le sous-sol,  l’exposition, le microclimat, l’histoire forment au sein du vignoble les caractères constitutifs de la personnalité unique d’un terroir et d’un cru. Ces climats ont donné naissance à une exceptionnelle mosaïque de crus hiérarchisés et mondialement réputés»

Source: Climats du vignoble de Bourgogne

Moins de dix kilomètres de distance et on change de canton. Tu y verrais ces coqs en pâte le bec ouvert pour recevoir des subventions. Ils se gavent de crédits européens. On en ferait du foie gras si on élevait chez nous du canard ou de l’oie. L’autre canton a droit à toutes les aides de Bruxelles, et nous à rien du tout. On serait les gagnants du loto, les bienheureux de la roue de fortune.  Pourquoi? Parce qu’on est dans le même canton que Gevrey, Chambolle, Morey. Dans la Côte, il y a des vignes à cent mille francs le pied (il parlait encore en vieux francs). Pour la même somme tu as vingt mille pieds de vigne à Messanges. Comme à Bruxelles on raisonne par canton pour attribuer les crédits, nous n’avons droit à rien. Trop riches! Évidemment avec dans notre canton le Chambertin, le Musigny, les Bonnes Mares, le Clos de Tart, les Lambrays, les Monts-Luisants, on ne fait pas pitié à ces messieurs… En fait de canton, on est plutôt mal tombés. On nous regarde comme des Rothschild. Quand on a fait notre gîte, l’Europe ne nous a rien donné. À dix kilomètres, dans l’autre canton, on refait le toit aux frais du cochon de payant, on y installe une éolienne pour faire marcher le frigo… Un gîte? Mais comment donc, on va vous donner des sous. La vieille école transformée en maison du troisième âge? Crédits européens. Le lavoir transformé en musée des arts et traditions populaires? Crédits européens. L’église changée en salle polyvalente? Crédits européens. J’ai été me renseigner au conseil général, le temps de pousser un coup de gueule. On m’a dit: «On n’y peut rien, c’est les statistiques.» Alors, si les statistiques…

Le vin de Bonne-Espérance (p. 72-73) de Jean-François Bazin

Lors des Nuits au Grand jour, donc, j’ai dégusté les vins proposés par Raphaël Dubois, les appellations Villages (Volnay, Côte de Nuits Villages, Nuits Saint George), un Premier Cru et un Grand Cru, ainsi qu’un ou deux vins blancs, dont un Meursault 2007 qui a rien à voir avec ce que j’ai pu déguster jusqu’à maintenant. Je lui demande aussi de me recommander quelques autres vignerons à aller rencontrer. Je ne ferai tout de même pas le tour des 39, je sortirais à quatre pattes. Pourtant, il y en a qui le font (le tour et non sortir à quatre pattes), notamment des importateurs privés, dont un de la Suède qui est venu causer et déguster tout au plus 7-8 minutes pendant que nous nous attardions à un kiosque. Eux, c’est du sérieux. Il y a aussi des touristes, mais surtout, me semble-t-il, des gens du village. On les observe discuter entre eux, mêlant tout à la fois les nouvelles de la famille et celle de la vigne. Beaucoup de jeunes aussi. C’était la meilleure façon pour moi de m’initier à ces Premiers crus, non pas seulement par leur lustre, leur réputation et leur résultat en bouteille, mais bien par la culture qui s’enracine dans ces terres, par les humains qui les produisent, par la rencontre de leur savoir-faire et leur art de vivre dans le quotidien.

Rafaël Dubois a été d’une gentillesse en m’indiquant 3 ou 4 autres vignerons/viticulteurs me fournissant un tour d’horizon diversifié des goûts et des savoir-faire de la région. Je suis donc allée voir (et boire) les vins du Domaine Gachot-Monot dont le Nuits-Saint-Georges 1er cru Poulettes (2011) et le Nuits-Saint-Georges Aux Crots (2011) m’ont fait éclater les papilles. La jeune fille qui était au kiosque a aussi généreusement répondu à mes nombreuses questions, faisant acte de vulgarisation et d’éducation. Nous avons ensuite poursuivi au Domaine Robert Chevillon où à peu près tout m’a jetée à terre. J’ai craqué pour le Nuits-Saint-Georges 1er cru Les roncières (2007). On a terminé avec le Domaine Henri Gouges qui nous a été présenté comme le représentant de ce qu’est un vin de Bourgogne classique. Là, j’ai aussi craqué pour un Nuits-Saint-Georges 1er Cru Les chênes Carteaux (2009) tout en me demandant comme j’allais pouvoir repartir avec tout ça, non pas de Nuits-Saint-Georges, mais de la France. C’est surprenant comme les «mêmes» terres, le «même» climat, les «mêmes» raisins donnent des goûts si différents! JoyceDelimataStVincentTournante2012Et voilà tout le mystère du climat, qui inclut des savoir-faire différents, transmis de génération en génération. La plupart de ces domaines sont dans la famille depuis 4, 5, 6, 7 générations. Dans tous les cas, j’ai rencontré des gens chaleureux, attentionnés, affairés, souriants et passionnés. Cette visite à Nuits-Saint-Georges illumine mon passage en Bourgogne, malgré toute la grisaille des mois de février et mars. D’ailleurs, en faisant les recherches pour ce billet, j’ai découvert les oeuvres de Joyce Delimata qui a fait l’affiche de la Saint-Vincent-tournante de 2012 Dijon-Nuits-Saint-Georges-Beaune. Elle s’inspire des couleurs des vins:

elle traduit l’évolution des couleurs des jus de cuves tout au long des vinifications et peint, sous la forme de grands nuanciers les différentes teintes que revêt la robe des prestigieux crus de Bourgogne à travers le temps.

Source: Site Internet de l’artiste

Prenez un vin vigoureux. Il peut l’être de mille manières, taper du poing sur la table ou montrer seulement le bout de ses dents, céder à l’impulsion ou garder son self-control… Les nombres sont incapables de traduire cela. Il y faut des mots et des sensations. […] On terminait la série par trois Grands Crus rouges de la Côte de Nuits. Leurs appellations n’étaient pas indiquées car plusieurs se trouvant en monopole auraient aussitôt révélé leur identité. […] Le sommelier les servit dans les trois verres. Un 76, un 77 et un 78. On compara longtemps leurs robes: rouge foncé clair, rouge sans plus, couleur visible, tuile modérée assez clair sur tons vifs, robe fermée, rouge baiser… […] Un Anglais avait le choix: medium-full mature colour, good full vigorous colour, rich colour, lightish colour, medium to medium-full, fine fullish colour, fully mature colour, voire reasonable colour. Au fond, les deux écoles ne différaient pas tant dans leur éloquence. Le nez s’emplissait de truffe. «Ce sera toujours un vin à qui on donnera dix ans de moins», nota le vigneron de Volnay tandis que le professeur Courtois confessait: «Un 78 a la vie devant soi…» Le 76, année de la canicule, demeurait fermé à triple tour. «Un moût plus complexe qu’une équation au quatrième degré, rappela le président de la table. Les vieilles vignes enracinées jusqu’à l’humidité profonde en ont fait un grand vin de garde. Mais s’ouvrira-t-il un jour?» Le 77 avançait à cloche-pied, des raisins mal mûris, une chaptalisation considérable et bien au-delà du sucre autorisé pour remonter le degré. «Il y a des rescapés, dit le professeur Laplanche. C’est en 1977 qu’on a utilisé pour la première fois les produits contre la pourriture. Celui-là s’en tire assez bien. Il est plus que passable.» Sans être sûr de son affaire, Jeremy le nota dix-huit.

Le vin de Bonne-Espérance (p. 155-156) de Jean-François Bazin

Il ne faut pas s’attacher au nombre, mais bien aux sensations et aux mots qui peuvent, parfois, les traduire… mais «Ne vous fiez […] pas aveuglément aux guides et aux journaux qui donnent leurs avis sans connaître vos goûts. Ayez confiance en votre palais, suivez votre intuition…» (dépliant du Domaine Dubois).

La couleur est par excellence la partie de l’art qui détient le don magique. Alors que le sujet, la forme, la ligne s’adressent d’abord à la pensée, la couleur n’a aucun sens pour l’intelligence, mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité.

Eugène Delacroix, cité dans le site de Joyce Delimata

Je vous dis: (res)sentez!

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