La fête à Dole : en compagnie de trois esprits allumés et leurs parents

Ce samedi-là, nouvelle invitation: escapade à Dole, en Franche-Comté (région) dans le Jura (département), en compagnie de deux collègues et leurs trois enfants, que j’appellerai le Grand, le Cadet et la Petite. Les mêmes collègues qui m’avaient pistée sur le spectacle des 26000 couverts. Il en a d’ailleurs été abondamment question ce jour-là. Toute la famille l’a vu. Je les avais aussi croisés au spectacle d’Angelin Preljocaj dont je n’ai pas encore parlé. J’y avais rapidement connu leurs trois enfants. Aujourd’hui, je les ai découverts et appréciés. Ils m’ont donné des leçons, pas comme la «maîtresse d’école», mais comme de grands sages qui ont tiré eux aussi des leçons de la vie et qui la savourent à chaque instant.

L’étincelle de cette escapade est un concert du Grand à l’Hôtel-Dieu de Dole qui célèbre ses 400 ans d’histoire, un exemple d’architecture hospitalière de la Renaissance franccomtoise. En ce samedi matin gris, quelques petits degrés et 100% d’humidité, le bâtiment nous accueille dans sa cour intérieure (qu’il ne faut pas appeler cloître, ai-je appris, puisqu’il ne s’agit pas d’un couvent). Les musiciens s’installent doucement et effectuent les tests de son d’usage. Tandis que le Grand va rejoindre l’Ensemble Grand siècle, nous explorons les lieux. L’escalier à vis attire tout de suite l’attention des petits et des grands. Les très belles galeries à arcades nous permettent de faire le tour de la cour à l’étage. On peut aussi admirer un très joli décor sculpté de têtes de lion dans la cour intérieure, mais très varié sous le balcon à l’extérieur, qui serait le plus long du 17e siècle connu en France: masques, fruits, fleurs, feuillages, motifs géométriques, mufles de lions, monstres. À la tourelle de l’angle de la rue de l’Hotel-Dieu et Bauzonnet, on peut y admirer des visages à trois faces qui donnent l’impression de surveiller les passants de tous les côtés. Après quelques minutes, nous sommes complètement transis et le concert n’est pas encore commencé! Les musiciens, quant à eux, sont totalement impassibles et le resteront pendant tout le concert composé des pièces de Diego Ortiz, époque Renaissance, avec des «serpents d’église», l’ancêtre du tuba. Ensuite, l’ensemble a étonné en interprétant une composition de son chef, David, mêlant histoire et modernité, serpent d’église et beatbox. Une petite réception a réchauffé les invités à l’intérieur en offrant vin jaune du Jura et crémant, avec ou sans cassis, et quelques bouchées.

MuseeDolePar la suite, nous nous sommes dirigés vers le Musée des beaux-arts de Dole, en faisant une halte à un restaurant indien d’abord. Au musée, l’entrée est gratuite. Nous y sommes presque seuls. À l’entrée, une voiture compressée est exposée au mur, une oeuvre de César. J’essaie d’entreprendre la conversation avec le Cadet à savoir s’il s’agit d’une oeuvre d’art. Après une brève observation de la dite oeuvre et avoir reçu quelques explications du gardien, il conclut que ce n’est pas une oeuvre d’art et s’en détourne rapidement. Au rez-de-chaussée, une exposition temporaire de Philippe Cognée qui nous interpelle tous, surtout son oeuvre Sans titre composée de 285 photos peintes. Cognee_1Cependant, on ne réalise pas immédiatement qu’il s’agit de photos. L’oeuvre est ludique et narrative et il est facile d’interagir avec les enfants à ce sujet. Que voit-on? Il y a plusieurs photos de mêmes objets: panneau de signalisation «arrêt», baignoire, enfants, poulet à cuisiner… Les autres toiles de l’artiste sont aussi intéressantes, notamment par le médium utilisé, la cire.

Les enfants progressent à leur rythme dans le musée sans avoir l’obligation de rester à côté des adultes. Je poursuis ma visite aussi à mon rythme. Je descends au sous-sol où il y a des pièces archéologiques. Très intéressantes. Beaucoup de petites lames taillées dans la pierre trouvées sur les sites de la région. Quelques affiches signalétiques expliquent la différence entre le paléolithique (temps de la chasse et la cueillette) et le néolithique (temps de l’agriculture et de la sédentarisation). Les pierres ne sont plus simplement taillées pour obtenir des côtés tranchants, ils sont aussi polis. Haches, hermiettes, flèches sont plus efficaces, plus spécialisées. Je passe ensuite à l’étage qui présente différents tableaux de périodes historiques variées, des sculptures bourguignonnes et comtoises du Moyen Âge au 18e siècle, des peintures françaises 17e et 18e siècle, l’école italienne et nordique.

La collection qui attire davantage mon attention et celle des enfants est la période contemporaine dont les collections d’art «rassemblent deux courants d’artistes ayant travaillé en France à partir des années 60 et dont le centre d’intérêt a trait à l’analyse du rapport entre art et société : la Figuration Narrative (Fromanger, Rancillac, Monory, Erro) et le Nouveau Réalisme (Arman, Villeglé, Deschamps)» (source: Site du musée). J’aperçois le Cadet en grande discussion avec le Papa à propos d’une toile d’Erró intitulé Chariot de feu (1983). Nous y sommes restés pendant une dizaine de minutes, peut-être plus. Ça c’est du temps de qualité accordé à une oeuvre d’art. On en a discuté, on l’a bien observée… D’abord, c’est le Cadet qui, semble-t-il, est allé cherche le Papa pour en discuter. Il trouvait que la toile était divisée en deux et que le bas semblait l’enfer et le haut le paradis. Il a été question d’une représentation plus ou moins réaliste des deux parties, sur laquelle on ne s’entendait pas et c’est tant mieux puisque cela a poussé notre sens de l’observation et de l’exploration des qualités de l’oeuvre: le rendu des ombres, l’usage de la ligne, l’histoire racontée, ce qui est représenté, la place laissée à l’interprétation du «spectateur». En fait, le haut est un pastiche d’une toile de Léger et en bas, celle d’un Comics book. Le Cadet était si absorbé que j’en suis encore éblouie. Je crois que je n’avais jamais vu un visiteur accordé une telle attention à une toile. Et je remercie pour la possibilité qu’on a eue d’engager ainsi la conversation pendant de longues minutes sans être dérangés et sans déranger personne. Ça a été l’occasion de découvrir le sens du mot juxtaposition, mais aussi des propos plus critiques sur la société (industrielle) ou encore sur le milieu de l’art (oeuvre prisée vs oeuvre populaire). J’en suis encore époustouflée. N’est-ce pas là le rôle d’un musée et ce qu’il devrait permettre? Le Cadet analysait bien plus finement que moi le sens de cette toile. Je vais garder longtemps en mémoire cette scène de vie «idéale». On a continué la visite, puis le Cadet y est revenu avec la tablette de Maman. Il a pris des toiles en photo, notamment celle-là. En sortant, Papa lui a acheté la carte postale de l’oeuvre. Un livre de l’artiste était à la disposition pour consultation.

JanTengnagel1615-1620JunonSollicitantLesEnfersPlus tard, je retrouve la famille regroupée devant une toile. Un banc dans la pièce permet qu’on l’observe et la discute encore une fois abondamment. Et là, c’est le Grand qui m’éblouit par sa culture. Malheureusement, je n’ai pas noté le titre ni l’artiste de la toile, mais encore une fois, je suis ravie par le pouvoir d’Internet. Je fouille patiemment avec quelques mots et je tombe finalement sur la toile grâce à une recherche toute simple «Musée de Dole» dans les images. Voici donc la toile en question de Jan Tengnagel, Junon sollicitant les enfers (vers 1615-1620). Fascinant. Mais avouez que cette toile n’a rien pour attirer, pense-t-on, le regard d’enfant de 5, 8 et 11 ans. Eh bien, on a tort! Voici ce qu’on en dit dans le site du Musée imaginaire de l’espace:

L’homme a de tout temps cherché à comprendre le monde dans lequel il vit et en particulier la Terre, ses profondeurs, ses mouvements internes et leurs manifestations à sa surface. Le noyau de la Terre fascine l’homme, il a inspiré de nombreux créateurs, on l’a associé aux images les plus fortes comme celles de l’enfer. Les températures et les pressions y sont extrêmes. On ne sait pas, on ne peut pas et on ne pourra jamais aller au centre de la Terre, mais on parvient à en avoir une approche indirecte en tentant de comprendre ses dynamiques par la mesure des champs magnétiques et de gravité, rendue possible grâce aux satellites spatiaux.

Voici plutôt les quelques bribes que j’ai pu attraper de la discussion qui s’achevait entre les membres de cette famille. Il s’agit d’une toile d’un satyre (dixit le Grand). Rigolote puisqu’on voit qu’il «pète» de la fumée et du feu qui sort de ses fesses. Plus bas, sur le sol, trois femmes âgées se lamentent. Là aussi, le Grand commente abondamment référant à un mythe grec (après avoir argumenté si c’était grec ou romain). Je ne peux en dire plus, je n’ai presque rien retenu.

À partir de la seconde moitié du 5e siècle av. J.-C., les satyres figurés sur les vases attiques sont de plus en plus souvent des hybrides dotés d’une queue plus courte et d’oreilles d’équidé. Cependant il faut remarquer que la représentation du satyre s’humanise de plus en plus avec le temps (disparition des attributs animaliers). Des vases du 6e siècle et du début du 5e siècle montrent des satyres en parfaits compagnons de Dionysos : ils boivent, jouent de l’aulos, dansent et poursuivent de leurs ardeurs des ménades et des jeunes filles qui leur résistent (ils s’en prennent même parfois à l’âne qui sert de monture à Dionysos). Leurs représentations ont presque toujours un but comique.

Source: Wikipedia

Encore une surprise, en cherchant dans Internet, dans des sites… que je n’aurais pas visiter autrement:

Le Cerbère: le chien a trois tête gardien des Enfers dans la mythologie grecque. Fils du géant Typhon et d’Echidna moitié vipère, moitié femme, Cerbère est représenté avec une queue de dragon, son dos est hérissé de têtes de serpents et ses dents venimeuses sont de couleur noire. Si Cerbère accueille joyeusement les morts au royaume d’Hadès, il refuse férocement l’accès aux vivants et empêche quiconque d’en sortir en le dévorant. Seul Héraclès, pour son onzième travail, parvient à le traîner à l’extérieur du royaume des morts pour un court moment. Cette légende donne naissance à une autre légende sur l’origine d’une plante : l’aconit. Cette plante toxique aurait poussée pour la première fois sur le sol infecté par la bave vénéneuse de Cerbère. En Europe l’aconit est réputée pour éloigner les loups-garous.

Source: Éducation canine

Finalement, j’apprends que Junon

la déesse, blonde et digne, voulant se venger des parents adoptifs de Bacchus et sollicitant l’aide des forces chtoniennes, laisse la moitié gauche du tableau à des êtres étranges, femmes aux mamelles pendantes, satyres ailés pétant au sexe pointu et monstres divers.

Source: lunettes rouges

JudithEtSaServanteMuseeDoleAvec la Petite, on s’est attardée à une autre toile pour le moins surprenant où Papa a plutôt discuté du traitement de la lumière et de l’ombre dans les toiles. Il discute, il explique comme avec son égal. Ses choix de termes sont peut-être choisis en conséquence, mais ne sont pas infantilisants. Il pourrait user des mêmes termes avec un adulte. Il appelle aussi des seins, des seins. Celui qui tient le blogue sur l’art dans Le Monde se demande s’il est «vrai ou faux» d’attribuer à Jean de Bellange (1575-1616) cette toile qui représente le moment où «pour le salut des Juifs, Judith se pare en putain séductrice pour accéder à la couche d’Holopherne et lui trancher la tête». Il discute aussi de la façon de représenter la lumière dans cette toile qui, doute-t-il, correspondrait à la façon de peindre à l’époque: «les lumières sur les visages sont improbables, quasi photographiques, lèvres glossy, oeil souligné d’une pommette à la clarté lunaire, et les seins de l’héroïne sont baignés d’une lueur impossible, avec des tétons comme des balises lumineuses». L’auteur se justifie plus tard sur le fait de «douter» de qui est écrit et présenté dans les musées comme informations: «l’intéressant pour moi était cette possibilité de doute dans l’esprit du visiteur, que la première recherche d’information venue dissipe, bien sûr. Ce doute non scientifique amène un regard différent, un rapport différent à  l’œuvre d’art unique ». Pas inintéressant!

Si je reviens à ma visite du musée, à la sortie, le Papa montre une toile dans le catalogue d’Erró et demande qui sont les personnages présentés: il y a Hitler et l’autre c’est Staline (j’avais pensé Mussolini, looser!). Et Papa et le Grand tentent de se remémorer les dates exactes de Staline au pouvoir, c’est le Grand qui mentionne les dates en question (dont je ne me rappelle pas, mais je fouille et trouve 1924-1953).

Nous nous balladons ensuite dans la ville de Dole, en partant du musée jusqu’à la Basilique (appelée Collégiale Notre-Dame), en passant par le canal des Tanneurs bordé par des maisons de ces artisans, dont l’un d’entre eux était le père de Pasteur, personnage célèbre de la ville, né en 1822 et inventeur du vaccin contre la rage. Depuis le Moyen Âge, nombre d’anciennes maisons de tanneurs sont construites le long du canal, arborant de larges ouvertures à la cave, au niveau de l’eau, laquelle est nécessaire au travail du chanvre et des peaux de bêtes. Pendant ce temps, les jeunes s’amusent entre eux à Chat perché et plus tard, sur le chemin du retour, je me joins eux. On visite aussi la Collégiale de Dole datant du 16e siècle et marquée par un style gothique flamboyant qui a été restaurée en 2009. On peut y admirer de magnifiques vitraux modernes. Au retour à la voiture, la Petite demande si elle peut manger une pomme. C’est le moment pour toute la famille de prendre un goûter. Elle demande ensuite si elle peut «boire un p’tit coup»? Et ça me fait rire. Elle le dit sur le ton d’un Grand et surtout que, chez nous, ça veut plutôt dire se saoûler, ce dont je leur fais part.

Sur le chemin du retour, on se met alors à jouer aux devinettes et aux énigmes (je leur ai sorti ma célèbre énigme Ça touche, ça touche pas). Le Grand semble féru de la chose et la Petite aussi. Avec le Cadet, on avait cherché, plus tôt, le mot pour désigner ces mots qui peuvent se lire de façon identique dans les deux sens et c’est le Grand qui était venu à ma rescousse, des palindromes. J’apprends grâce à Antidote qu’il peut s’agir aussi de phrase, comme: élu par cette crapule. À vos crayons tout le monde: qui trouvera un nouveau palindrome? La journée a aussi été l’occasion de revenir sur quelques moments forts de l’Idéal Club et de m’apprendre ce que c’était d’être atteint de dyslopathie.

On m’invite ensuite à souper à la maison, une maison à l’image de la famille, stimulante, différente, originale, foisonnante. On prend l’apéro tous regroupés près de la cheminée. Une bière pour les adultes et du moût de pomme pour les enfants, accompagnés de fromages locaux (un très bon fromage de montagne dont on ne fait qu’une bouchée) et du saucisson. On passe ensuite à table, ce sont les enfants qui la dressent. C’est le Cadet qui a fait la quiche qu’on accompagne de céleri-rave râpé. Les discussions se poursuivent autour de la table. Le Grand est découragé par notre utilisation outrancière des désormais célèbres paroles de Nabila: «Allô quoi!», avec le geste qui les accompagne. À un moment, la Petite prend la parole de façon affirmée en disant que parfois à l’école elle a la trouille parce que (dixit): «Les petits garçons de la classe point virgule» et là, on éclate de rire, les trois adultes. C’est magnifique. À 5 ans, avoir ce sens de la construction de la phrase. Malheureusement, ce qu’elle disait était important pour elle, voire sérieux. Alors, elle s’offusque et pleure. Et elle a raison. Mais nos rires sont encore bien forts, on est scié, quoi. On s’arrête et on essaie d’expliquer la situation. Ah la la, trois points de suspension.

On termine le repas, les enfants vont se coucher, on reste à discuter encore un peu sur le bord de la cheminée. Le feu est chaud et l’accueil chaleureux. On prend encore une petite tisane faite de sirop de menthe maison. La soirée s’étire, les paupières se font lourdes, mais on aimerait (moi du moins) suspendre le temps. Encore une fois, merci la vie quoi!

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A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
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Un commentaire pour La fête à Dole : en compagnie de trois esprits allumés et leurs parents

  1. Ravi de vous avoir un peu inspirée

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