Un autre Grand Cru: Les ignorants

J’en suis encore émue. Je viens de dévorer la bédé Les ignorants dont une collègue m’a parlé vendredi, secondée par une autre qui l’avait acheté à son père pour Noël. Comment on en est arrivé là, par quels méandres de la discussion? Je ne me souviens pas, mais j’en suis reconnaissante. Hier, je rejoignais ML et une amie au cinéma Darcy. Je suis donc partie plus tôt pour aller faire mon achat à cette la librairie Planète BD, que j’avais aperçue un dimanche. Wow, quelle librairie! Minuscule, mais une vraie mine de découvertes. Je n’ai pas trop le temps de m’attarder, alors je demande tout de suite au libraire qui ne se contente pas de me dire où se trouve le livre, mais qui m’en parle aussi. Au début, je pense, oui, oui, je sais tout ça, on me l’a dit. Puis, je me mets à l’écouter. Un libraire qui parle de son intérêt pour une bédé, qui prend la peine d’en parler avec une cliente de passage, profites-en ma poule! Alors, je lui demande s’il a les bédés de Michel Rabagliati, il me dit: Ah, la série des Paul. Il connaît. Un vrai libraire. Ce n’était pas un test. Comme j’ai appris que mon collègue Paul, à qui j’ai prêté À boire et à manger, et qui a beaucoup apprécié, ne connaît pas cette série, j’ai pensé lui en offrir un, lui qui aime tant le Québec, ses grands espaces et qu’il est à peu près de l’âge du personnage (et de son créateur). Le libraire n’est pas certain d’en avoir, la maison d’édition est souvent en rupture de stock. Je dis, c’est bien, en pensant à l’auteur. Il dit: non, ce n’est pas bien. Et je comprends alors le point de vue du libraire. Trois numéros sur quatre commandés récemment étaient en rupture de stock. J’aperçois de loin, le haut d’une page couverture connue, c’est Paul à la pêche. C’est tout ce qu’il a. Et c’est à mon tour de lui communiquer, maladroitement, la qualité de cette bédé, de mon point de vue. En discutant, j’aperçois sur une pile, un exemplaire de Taniguchi. Je lui dis que je le connais lui aussi, que j’ai beaucoup aimé son livre à propos de son père. Il connaît Le journal de mon père, le coiffeur, qu’il dit. Je précise, comme si c’était nécessaire, que je reste un peu dans les mêmes univers en bédé, comme il peut le constater avec ces trois exemples. Il confirme, oui, un peu autobiographique. J’ajouterais, dessins en noir et blanc, traits naïfs, souci des détails, histoire touchante, voire émouvante et bien d’autres choses encore. Et puis à la caisse, j’aperçois Les pieds bandés dont j’ai entendu parler (peut-être à la radio de France Inter, je ne me souviens plus). Je le prends. Puis je dis non, quand même, mes valises sont déjà au bord de l’explosion. Puis, ce serait bête de ne pas le prendre pour une question de valises. En quatre pas dans cette libraire, j’ai acheté trois livres. Il ne faut pas que j’y retourne trop souvent!

LesIgnorantsBDHier soir donc, en rentrant après le cinoche et le repas chez ML, je trépigne d’ouvrir Les ignorants: récit d’une initiation croisée. Trois chapitres, c’est ce que je suis capable de lire avant de m’endormir. Aussitôt les yeux ouverts, je reprends ma lecture des 16 autres chapitres. Je suis dans les champs avec Étienne et Richard, dans les vignes de ce dernier. Mais surtout témoin de cette amitié qui se tisse et de leur passion et dévouement respectifs. C’est donc une initiation à deux univers à laquelle on est convié, celle du vin, produit en bio-dynamie, et celle de la bédé. L’histoire respecte le rythme de la production du vin, sur une année, voire un peu plus. Deux univers étrangers qui partagent pourtant bien des similitudes, comme le découvrent les protagonistes. Et puis, ces deux univers sont aussi le fait d’être membre d’une communauté tissée serrée semble-t-il. Les discussions entre bédéistes, lors des salons de la bédé ou lors des rencontres de travail à la maison d’édition ou à l’imprimerie, on rêve d’en être témoin… et que dire des rencontres de vignerons? J’en ai eu un pâle aperçu lors de ma visite aux Nuits au Grand Jour. Mais c’est si mystérieux l’évolution du vin en barrique, et la compréhension de la terre. La finesse de la capacité dégustative des vignerons, mais aussi de leur mémoire olfactivo-dégustative. Autant l’apprentissage de la danse me fascine, autant la mémoire des sens, de l’odorat et du goût, me dépasse. La collègue d’ailleurs qui m’a mise sur la voie de cette bédé participe à une étude sur la dégustation des vins… sur une année. Que je l’envie!

LesIgnorantsP213Les dessins d’Étienne Davodeau sont rapides, nerveux quand il est question de dessiner les personnages, leur expression, leur mouvement et tendres, posés pour peindre les paysages. La terre, les vignes, le ciel, le temps sont magnifiquement traduits. On voit passer les saisons, les vignes se transformer. On voit les gestes du vigneron et l’importance de chacun, comme tailler la vigne, qui prend environ trois mois, brûler les sarments, piocher, remplacer les manquants à l’aide d’une «bicyclette», pulvériser des concoctions pour nourrir le sol ou le feuillage, selon les principes de la biodynamie basés, l’ai-je appris, sur les travaux de Rudolf Steiner, un philosophe autrichien, qui a développé dans les années 1920 «une vision supramatérialiste du monde et des relations entre les êtres vivants». Ces principes, j’y avais été initiée moi-même quand j’étais membre d’un jardin communautaire à Québec.

La biodynamie en est directement issue. Elle prétend travailler au respect et à la restauration de la vie des sols, des végétaux et des animaux. Par son refus des engrais chimiques et des produits de synthèse, elle rejoint l’agriculture biologique. Elle y ajoute la prise en compte des rythmes planétaires et lunaires, et l’utilisation de préparations diluées à base végétale ou animale […] ».

Les ignorants, p. 79.

La bédé est une joyeuse rencontre entre gens passionnés, qui partagent leur savoir-faire. La rencontre de deux voisins qui prennent le temps de s’initier à l’univers de l’autre, pourtant sans lien, ni utilité, en apparence, pour leur propre travail. C’est l’histoire d’un apprentissage informel, un apprentissage aux gestes, au vocabulaire, au rythme, aux étapes, aux intermédiaires qui peuplent leur univers. Ne pourrait-il pas que l’apprentissage scolaire ressemble un peu plus à ça? Un peu plus de générosité, de reconnaissance, un peu moins de souffrance. Entre ces deux hommes, j’ai pensé à Martin Picard et à sa démarche avec les produits de l’érable qu’il relate dans le livre Cabane à sucre Au pied de cochon. Il s’est appuyé sur un «oncle» qui connaît le métier et s’est entouré de jeunes chefs passionnés et intéressés à explorer le potentiel de ce produit de la terre, enraciné dans le «climat» québécois, au sens bourguignon. Et quand on a mis la main à la pâte, ou qu’on en a été témoin, on est un peu plus reconnaissants envers ces gens qui y consacrent leur vie. Et ça goûte meilleur, ça goûte le labeur, la sueur et la chaleur humaine.

En fait, moi, ce qui m’a intéressé en faisant Les ignorants, qui est quelque chose qui est une de mes envies quand je fais ce genre de livres, de bandes dessinées, de reportages ou de documentaires, c’est d’abord le fait de sortir de mon atelier et d’aller à la rencontre d’un milieu que je découvre.

Étienne Davodeau, extrait d’entrevue

À la fin de la bédé, en prime, la liste des vins bus et des bédés lues pendant cette incroyable expérience.

En complément, un film documentaire sur ces producteurs qui cherchent à produire des vins en accord avec la nature: La clef des terroirs, auquel participe Richard Leroy. Un extrait vidéo ici.

A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
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