Ainsi parlait… Danse? Théâtre?

Le chorégraphe Frédérick Gravel m’a lancé une flèche de cupidon quand j’ai vu Tout se pète la gueule chérie au FTA il y a quelques années. Son charme a encore opéré lorsque je suis allée voir Cabaret Gravel en mai l’an passé. Cette fois-ci… Je ne sais pas. Parce qu’il n’était pas sur scène? Peut-être.

Gravel fait déjà dans la danse théâtre en intégrant beaucoup de textes dans ses spectacles. Les chorégraphies sont loin d’occuper tout l’espace et tout le temps. Cette fois, sa collaboration avec Étienne Lepage, dramaturge, laisse encore plus de place à la parole et moins au mouvement. Le corps y est toujours interpelé dans Ainsi parlait…, présenté au théâtre La Chapelle, en reprise après avoir été programmé au FTA cette année et une première mouture au OFFTA en 2011 dont il n’est presque rien resté, disent-ils en entrevue au Métro en juin 2013.

Ainsi parlait… est une œuvre que plusieurs caractériseraient de danse-théâtre. Toutefois, ses créateurs préfèrent l’utilisation des termes mouvements et textes : « On ne voulait surtout pas tomber dans le moule de la danse-théâtre. Il s’agit certainement d’un jeu sur les mots, car si nous ne voulons pas caractériser notre œuvre de danse-théâtre c’est bien parce qu’il existe déjà un univers propre à ce type de performance ».

Étienne Lepage en entrevue à Dfdanse en mai 2013

Donc, est-ce que je me suis sentie «privilégiée» d’assister à ce spectacle?, comme le clame le monologue d’ouverture (et de fermeture), d’avoir «jeté de l’argent par les fenêtres de la beauté » et d’avoir pu m’«élever au-dessus des contingences de la vie moderne»? Je dois admettre que oui. Est-ce que ce fut un «show de marde»?, comme le clame un monologue, repris du Cabaret. Pas tout à fait. Chez Gravel (et ici Lepage), c’est toujours un peu brouillon, on divague, on déstabilise.

Selon eux, c’est pendant cette période de questionnement que le public peut entrer entièrement dans le monde artistique qui s’ouvre à lui. « Les personnages s’expriment tantôt de façon maladroite et vulgaire, puis de manière agressive, parfois violente, et d’autrefois stupide, mais leur discours tourne toujours autour d’enjeux sociaux. Ceci dit, nous ne cherchons pas à créer une œuvre engagée et défendre une position. Ce qui nous intéresse davantage est d’induire une réflexion […].
 

Entrevue Dfdanse, mai 2013.

Le monologue sur le salaire est un des plus réussis. Celui sur Staline, que tout le monde devrait connaître, aussi, ainsi que celui sur le jugement, récité par une des interprètes en se masturbant. Voyez le genre? Un autre sur le statut de trou de cul, récité par le trou de cul lui-même ou cet autre sur l’émerveillement engendré par le nombre d’humains sur terre et le nombre de mains conséquemment.

Le titre de l’oeuvre fait référence à Nietzsche, pour son côté à la fois «destructeur et très constructif». «Nietzsche voulait détruire les règles sociales afin que l’individu se libère et devienne plus conscient de sa servitude», explique le dramaturge.

Étienne Lepage en entrevue à La Presse le 2 juin 2013.

Si les coups de gueule sont plus aboutis, l’intégration du mouvement à la parole l’est peut-être moins. Parfois, on sent les mouvements plaqués sur les paroles, les tableaux chorégraphiques arriver sans crier gare, passant d’une gestuelle de tous les jours, danses sur des pièces de rock, de blues, des gestes du quotidien ou des mouvements plus étudiés sans chercher à faire dans la perfection. Gravel nous livre par la voix d’un des interprètes, la clé de son esthétique gestuelle: explorer son «espace arrière», la face antérieure de son corps dans l’espace derrière soi, ce qui donne des mouvements contre-nature, des mouvements de recul… parfois drôles, mais surtout bizarres. Encore.

Gravel et Lepage jouent avec le public, l’interpellent, et se jouent du public quand ils déconstruisent les codes du spectacle, notamment dans Show de marde, mais aussi, ici et là, alors que les interprètes sont déjà sur scène et se parlent quand le public arrive, se regardent et se parlent quand l’une d’entre eux performe. C’est là que je retrouve le Gravel que j’aime. Je n’ai pas été rassasiée de danse… mais le – presque – dernier tableau, interprétation solo de Marilyn Perreault m’a beaucoup plu. Les trois autres interprètes sont aussi très «justes» dans la mesure où on peut être juste dans un tel spectacle… justes d’excès, la plupart du temps: Daniel Parent, Éric Robidoux et Anne Thériault.

«Ce sont des monologues où on ne sait pas trop où la personne se situe, si elle exagère ou si elle est sérieuse. Ce débordement crée le malaise. Il y a un contraste entre les textes, plutôt baveux, et le mouvement, plutôt maladroit, mou, non affirmatif. Cette friction crée des personnages qui parlent beaucoup, qui se croient, alors que le mouvement leur confère une sorte d’anima, une fragilité.»

Étienne Lepage en entrevue au Voir le 30 mai 2013

Somme toute, un bon moment passé lors de ce soir de première, ce mardi; merci à É. pour l’invitation, la salle était bondée d’artistes. L’ambiance était à la fête.

Ainsi parlait…, de Frédérick Gravel et Étienne Lepage, jusqu’au 14 septembre 2013 au Théâtre La Chapelle. Jugez par vous-même.

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Un commentaire pour Ainsi parlait… Danse? Théâtre?

  1. Ivanie dit :

    C’est tellement agréable de lire et de revivre les moments les plus mémorables du spectacle. =) Merci Annie, et É! =)

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