Rad Hourani: la contradiction unisexe

Nouvelle proposition culturelle dans un endroit que je n’avais pas encore visité, le Centre Phi qui a ouvert le 1er juin 2012. Un beau lieu sur deux quatre étages (mais je n’en ai visité que deux), à l’angle des rues St-Paul et St-Pierre. Vendredi passé, donc, je suis allée au Centre Phi qui accueille une exposition multidisciplinaire: Rad Hourani sous toutes ses coutures: 5 ans de création unisexe.

Qui est Rad Hourani? Je ne le connais ni d’Ève ni d’Adam ou, comme dirait Jean Perron, ni des lèvres ni des dents. Une entrevue avec Nathalie Petrowski nous livre quelques-uns de ses mystères. Pour en dire quelques mots ici, il s’agit d’un jeune designer montréalais de 31 ans invité à présenter la première collection – unisexe – haute couture à Paris en janvier dernier. L’accomplissement impressionne. Ce qui m’intéresse surtout de l’exposition c’est sa dimension multidisciplinaire: photos, vidéos, patrons reliés à sa collection, mais aussi à d’autres collaborations qu’il a développées: architecture (pas trouvé), court-métrage de danse (avec Edouard Lock), etc. Fait intéressant: le principal intéressé a mis en vente à la boutique du Centre des livres de sa collection personnelle. On y retrouve des livres de photos (par exemple Mapplethorpe), des livres d’architecture, d’exposition d’art visuel (dont Hans Bellmer), de design, des oeuvres originales de Renata Morales, en plus de vêtements créés par lui.

L’exposition en tant que telle se trouve dans une salle à l’étage : deux grands murs de photos de mannequins portant ses vêtements unisexes, un autre mur de photos de nus (encore des mannequins), un 3e mur de patrons de ses créations et finalement un mur de vidéos du défilé de haute couture. Dans la salle de projection, des images du designer lui-même et de ses créations. Tout, ou à peu près, en noir et blanc (et tons de gris, évidemment).

RadHouraniMurPhotosDonc, vêtements unisexes, dit-il. Les patrons indiquent une approche très formelle du vêtement, graphique, géométrique, comme les vitraux de Frank Lloyd Wright. Les photos des créations portées par les mannequins illustrent l’aspect unisexe des vêtements, portés presque indistinctement par des hommes ou des femmes, transformés selon le désir du moment. De grands mannequins longilignes à l’allure androgyne permettent de souligner le caractère très graphique de la collection. En observant bien attentivement, je déniche, tout au bas d’une rangée, une photo d’une dame d’un certain âge et d’un charme certain. Pour le reste, des mannequins correspondants au même gabarit. Les photos grands formats des parties du corps nus, masculins ou féminins, blancs ou noirs, mais toujours jeunes et assez athlétiques finissent par convaincre du sens esthétique du créateur, mais de son intérêt pour le corps idéal, voire idéalisé. Tout cela est bien beau, mais ne me ressemble guère. Je ne me sens aucune interpellée, voire considérée.

La conférence, plutôt l’échange, avec le designer, bien que généreuse et détaillée sur les intérêts et la démarche du designer (centrée davantage sur le design de mode que sur les autres volets artistiques) m’amène à constater une contradiction dans la démarche de l’artiste. Il dit s’être intéressé «au départ» à la diversité du corps humain et vouloir faire en sorte que ses créations conviennent à tous, sans distinction, d’où l’unisexe, d’où les lignes droites plutôt que courbes qui sont associées davantage à une époque et d’où probablement la prédominance du noir dans ses collections. Pourtant, dans son rendu (les RadHouraniphotos, les vidéos de défilé), on ne voit qu’un type de corps (homme et femme confondus): grand, longiligne et mince, très mince. Plus de diversité, que de l’uniformité. À trop vouloir abolir les frontières, on établit une et une seule norme. Ainsi, si je suis en accord avec la prémisse de départ, je conteste fortement le résultat, non pas tant que les vêtements déplaisent. Au contraire. Cependant, je n’aime pas ce que je vois quand je regarde ces photos. Si on veut célébrer  la diversité, il ne s’agit pas d’atténuer les différences, mais bien de les exalter.

L’autre chose que m’a permis de constater la conférence est que, tout en reconnaissant le talent indéniable que Hourani a, un parcours aussi impressionnant ne se réalise pas seul. Une grande part de cet accomplissement et reconnaissance est une affaire de réseau: de styliste à styliste pour Denis Gagnon, il côtoie mannequins et sessions de photos, il apprend l’art de la lumière, du cadrage, une amie le met en contact avec quelqu’un qui lui ouvre sa galerie pour sa première collection de prêt à porter à Paris, de fil en aiguille il fait sa première exposition de photos au Palais royal, etc. À la bonne place au bon moment? Il connaît les bonnes personnes? Il faut reconnaître que le type est articulé, cultivé et assuré. Il a une vision claire de ce qu’il veut faire et il le fait. C’est déjà ça.

En terminant, on pourrait se demander qui est Pheobe Greenberg, la fondatrice du Centre Phi. Je lis, encore, une chronique de Nathalie Petrowski (décidément) qui m’en apprend beaucoup. Avant d’avoir fondé le Centre Phi, elle a aussi fondé la SAT, le centre d’art DHC/Art. Décidément, elle est branchée la dame. Elle a acheté le Centre Phi, sans savoir ce qu’elle en ferait… mais elle savait qu’elle allait démolir à l’intérieur, elle a donc demandé à Denis Villeneuve de faire un film qui est devenu Next Floor, court-métrage maintes fois primé. C’est qu’elle a du flair! Plus récemment, elle a aussi produit le court-métrage Danse macabre, tout aussi primé, réalisé par Pedro Pires, co-réalisateur avec Robert Lepage de Triptyque actuellement en salle. Décidément, une affaire de réseau…

L’exposition Rad Hourani sous toutes ses coutures: 5 ans de création unisexe au Centre Phi jusqu’au 30 novembre 2013. Entrée gratuite.

+ les amis de Rad en spectacle dont:
·       14 novembre : Pierre Lapointe et Chris Garneau (40$)
·       29 novembre : Jacques Greene et Mekele (15$/20$)

Publicités

A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
Cet article, publié dans Art, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Rad Hourani: la contradiction unisexe

  1. culturieuse dit :

    Bel article, merci. C’est dans quelle ville?

  2. Ping : Arepera et Beijing: 2 km entre le Venezuela et la Chine | Curieuse d'idées

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s