Conciliation mère enfant: les méandres du coeur

CestLeCoeurQuiMeurtEnDernierLe titre est magnifique et énigmatique: C’est le coeur qui meurt en dernier. Récit. On comprend donc qu’il est question de la vie de l’auteur, Robert Lalonde. Bien que la 4e de couverture mentionne qu’il est question de sa mère, les extraits laissent entendre qu’à travers ce portrait, Lalonde fait également le sien. Il nous offre cet humble récit de leur relation mère-fils à travers leur irritation mutuelle, leurs points de rencontre et de suspension. Des souvenirs rassemblés dans le désordre, comme le sont bien souvent les souvenirs. Vie et mort s’entremêlent.

Du regard sur soi-même:

– Oui, j’ai été belle. J’imagine. En tout cas, y en a certains qui le disaient. Mais moi, j’le savais pas. J’me voyais pas. Dans le miroir, ça compte pas: on se voit pas, on se regarde même pas, on z’yeute ce qui dépasse, ce qui retrousse, ce que les autres risquent de remarquer, le menton en l’air. Et pis j’étais trop occupée à frémir, à trembler, à voir s’amener le pire à tout bout de champ, pour penser à de quoi j’avais l’air.

[…]

encore une fois, je te le demande: j’ai été qui, j’ai été quoi, peux-tu me le dire, pendant les quatre-vingt-douze années où j’ai vécu dans ce que t’appelles queque part «ce côté-ci du mystère»?

Sur la vie:

Les autres sont des présences, c’est tout! De la bonne ou de la mauvaise compagnie, rien de plus. Des fantômes à bonnes ou à mauvaises manières. Y nous accostent, on les endure, on veut les retenir, y nous échappent, on veut les saprer là, y nous collent aux fesses, on se cloître, y nous cherchent, nous trouvent, on apparaît, y nous voient pas. Au fin fond, chacun est tout seul, comme la perle dans son huître…

Sur l’espoir de s’échapper de sa condition et sur l’altérité

– Je sais que t’aurais voulu m’emmener avec toi, des fois. Pis j’ai été souvent ben proche de te dire oui. Mais… […] N’empêche. J’aurais bien aimé y aller, moi aussi, dans le vaste monde.

– Maman, quand je suis rentré de la Grèce, la seule chose que tu m’as demandée, c’est si ce monde-là mettait des rideaux dans leurs fenêtres! […]

[…] j’ai questionné ton père, qui est jamais allé ben ben plus loin que moi, mais qui avait toujours la tête dans le dictionnaire. Y a ouvert le gros livre sur la table pis y m’a plantée là! J’ai passé toute la veillée à lorgner des statues pas de bras, des églises pas de clocher pis des cabanes blanches aux fenêtres sans rideaux, jouquées sur des falaises à pic sans bon sens, des petites cabanes pareilles aux blocs de sel qu’on donnait à lécher aux vaches, quand j’étais petite. Pis je me suis demandé ce que t’avais ben pu trouver de beau dans tout ça!

– T’as pas pu apercevoir la mer, dans le dictionnaire. C’était ça le plus beau.

– Oh, j’en ai vu une petite longueur, de la même couleur que mon bleu à laver. C’était ben assez! Juste à penser que tu te jetais là-dedans la tête la première me rendait folle! Je dormais plus, je mangeais plus.

Sur les peurs et les anticipations…

– Ben voyons Maman, y avait pas de danger! Regarde, le lac est lisse comme un miroir.

– Pis si le vent avait tourné! Si l’eau était enragée tout d’un coup?Rien que d’y penser, j’ai le coeur qui s’arrête.

Sur le fait de penser autrement:

On ne pouvait rien t’offrir. Recevoir t’humiliait, t’offensait.

Sur l’inutilité d’avoir raison:

Tu ris silencieusement derrière ta main. C’est que tu sais que j’ai raison et qu’avoir raison ne sert absolument à rien.

Sur la fin de la vie:

Quand les vivants nous attendent, on perd pas de temps avec une momie, prisonnière contre son gré dans un asile de ratatinés!

[…]

Contrefaisant la voix grondeuse de papa, je te répondais:

– On ne veut pas de toi de l’autre côté, t’es pas du monde.

Sur les liens complexes de la vie et la littérature :

Toi? Ça fait belle lurette que j’me suis aperçue que pour toi j’étais rien d’autre qu’un sujet pour tes compositions françaises.

Sur la mort:

Quand ce sera à ton tour de lever le flye, avale ben ton souffle pis prend ton élan ben comme faut!

Sur la beauté de l’écriture de Lalonde.

Je croyais si peu à ton agonie que j’ai roulé sans me presser, traversant en sifflotant un très beau soir de mai, persuadé que je te découvrirais assise à te bercer sur ton petit balcon, admirant le naufrage du soleil dans les pins. […]

J’attendais cette nuit-là depuis si longtemps, j’avais fini par oublier que je n’étais pas prêt. […]

Je n’adhérais toujours pas au songe dans lequel je me mouvais.

Sur l’immortelle influence des liens familiaux:

Mais j’aime encore Rossignol de mes amours, que je fredonne chaque fois qu’une sournoise envie de décamper de mon destin me prend. Et j’aime toujours les revels, bien glacés, dans lesquels on mord, les yeux fermés, jusqu’à ne plus voir au fond de sa tête qu’un grand soleil polaire.

Je m’attendais à un récit poignant. C’est bien ce qu’il est, mais pas de la manière dont je m’y attendais. Et c’est bien ainsi. Poignant dans ses non-dits, poignant dans la simplicité de la forme, mais dans la complexité de la substance. Ces couches qui se superposent, qui se brouillent et qui pourtant, ensemble, laissent apparaître les contours de cette existence, comme la très belle oeuvre de Linda Plaisted en couverture de la jaquette du livre. On ne sait, ni ne saisit tout du détail de cette relation et pourtant l’essentiel y est. Cette mère, c’est aussi la mienne. Coïncidence, je viens de mettre dans le lecteur le disque Fox de Karim Ouellet:

Je ne sais pas dire je t’aime, sauf dans mes chansons car je m’adresse à quelqu’un de générique.

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A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
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