La fiancée américaine: refaire l’histoire

Le soir, j’ai écouté un peu de Tosca avec Placido Domingo et Kabaivanska de ce DVD que tu m’as envoyé. Je commence à comprendre quelque chose, Michel. En fait, c’est l’histoire d’une femme honnête et innocente qui se heurte aux forces du mal, qui est prise dans l’étau de l’histoire. C’est ça?

La fiancée américaine, p. 288

LaFianceeAmericaineEditionsMarchantDeFeuillesC’est ainsi que Gabriel livre une des clés du roman dans une lettre à son frère jumeau, Michel, fils de Madeleine Lamontagne (et un peu de Solange Caron, alias Suzuki), petits-fils de Cheval (Louis) Lamontagne, arrière-petit-fils de Madeleine l’Américaine aux yeux sarcelles et de Benjamin Lamontagne, membres d’une famille de Rivière du Loup de descendants Allemands (Berg). Vous comprenez que le livre d’Éric Dupont est une saga familiale.

Après avoir suivi la destinée de ses aïeux, pendant presque la moitié du roman, on suit l’escapade de Gabriel qui part vivre à Berlin au printemps 1999. Il vit dans le quartier Lichtenberg, dans l’ancien Berlin Est, un quartier, dit-il, où il n’y a que des Plattenbauten. Exactement ce que je voulais voir pendant que j’y étais au début du mois de juin. Des édifices de dix étages où un couple obtenait un appartement une pièce et une famille avec un enfant, un appartement un peu plus grand.

D’abord, pour que tu ressentes bien l’atmosphère de mon quartier de Lichtenberg, il faut que je te raconte ce qui m’est arrivé hier. J’habite tout près de l’intersection des rues qu’on appelait jusqu’à tout récemment Ho-Chi-Minh-Weg et Leninallee. Aujourd’hui, ces rues ont retrouvé leurs noms d’antan: Weissenseerweg et Landsbergallee. Magda m’a dit que de toute façon, personne ne se servait des noms imposés par le régime, tout le monde continuait, dans le langage courant, d’utiliser ceux qui existaient avant la RDA. C’est un quartier où il n’y a que ces Plattenbauten que je t’ai décrits, ces longues constructions qui n’en finissent plus, qui font toutes à peu près dix étages. Il faut que tu t’imagines les banlieues satellites soviétiques, mais en Allemagne. Les socialistes étaient des gens très pragmatiques et très fauchés. Pendant les années 1970, ils ont construit de manière presque frénétique ces Plattenbauten pour lesquels les Allemands de l’Est faisaient la queue. Les couples obtenaient un appartement d’une pièce comme le mien. Ceux qui avaient un enfant avaient droit à un appartement plus grand, comme celui de Magda. Je ne sais pas comme elle a réussi à obtenir un appartement aussi grand toute seule. Il faudrait que je lui pose la question, mais je n’ose pas.

La fiancée américaine, p. 285

Berlin, Stadtzentrum, Plattenbauten, Fernsehturm

German Federal Archive

Il est beaucoup question donc de la famille.

De quoi sommes-nous donc faits, mon frère, sinon que de rancoeur? p. 376

Et de relations humaines.

Car on n’apprend jamais rien directement des gens. Ce qu’on sait vraiment sur leur compte, c’est par les autres qu’on l’apprend. p. 452

De la vie et de la mort. Évidemment.

Magda et moi [Gabriel] sommes restés là à regarder cette image, mais honnêtement Michel, nous n’avons pas ressenti la même angoisse que toi. Non. Même que Magda a trouvé le tableau rassurant.

– Elle ne meurt pas seule. Elle a des dizaines de gens autour d’elle, même son fils. Je ne vois pas pourquoi votre frère a peur de cette image, Kapriel. Il doit être angoissé. p.406.

De l’importance de se raconter des histoires… et d’y croire. Ça me fait penser au roman de Nancy Huston, L’espèce fabulatrice.

– Est-ce que les Canadiens aiment les histoires? [Terese]
– Les Canadiens adorent les histoires. S’ils ne s’en racontaient pas, il n’y aurait tout simplement pas de Canada. [Gabriel]
– Même celles qui se terminent mal?
– Vos histoires [celles de l’Allemagne] se terminent souvent chez nous… p. 452

Il est question aussi des genres humains. Et d’amour entre les humains. De toutes sortes.

Je ne sais pas ce que Ludwig pouvait voir en Magda. Non, en fait, je le sais très bien. Elle était tout simplement assez masculine pour gagner ses suffrages. C’est ça qu’il aimait chez elle, et c’est la même ambiguïté qu’elle cherchait chez lui. Quand on les avait tous les deux devant soi, on avait l’impression d’avoir quatre sexes différents devant soi. Difficile de dire lequel des deux était le plus féminin, lequel des deux plus masculin. Ils étaient à eux deux l’expression de tous les possibles. p. 454

Il est aussi question de religion et de croyance. De confiance, de tolérance… et d’intolérance.

Vous croyez trop facilement à ce que vous avez devant vous. Vous devez constamment tomber des nues, être déçu par les illusions de la vie. […]

– Si vous me dites que vous êtes Terese Breitbreu, je n’ai d’autre choix que de vous croire.  p. 458

En Allemagne dans les années 1930, les nazies avaient créé un ministère spécial pour combattre l’avortement et l’homosexualité. Les deux choses étaient à leurs yeux les revers d’une même médaille. Papa disait toujours chaque fois qu’une évêque proférait une bêtise sur l’avortement ou l’homosexualité ici en Amérique, que ça lui rappelait ce ministère nazi. Il exagérait un peu, mais bon. il avait le droit, lui, de dire des choses de ce genre. Je suis un peu d’accord avec lui, dès lors qu’une force extérieur prend le contrôle de votre corps, c’est du fascisme, ou sa forme édulcorée, du catholicisme. p. 512

Il est aussi beaucoup question d’opéra, de peinture. De romans que Gabriel pique à ses conquêtes d’un soir. Et beaucoup de l’opéra Tosca et un peu de Madame Butterfly. Mais surtout de La Tosca.

Vissi d’arte La Tosca, acte II

[Paroles originales en italien   / Traduction en français]
Vissi d’arte, vissi d’amore, / J’ai vécu d’art, j’ai vécu d’amour,
non feci mai male ad anima viva! / je n’ai jamais fait de mal à âme qui vive!
Con man furtiva / Par une main cachée
quante miserie conobbi aiutai. / j’ai soulagé toutes les misères que j’ai rencontrées.
Sempre con fè sincera / Toujours avec une foi sincère
la mia preghiera / ma prière
ai santi tabernacoli salì. / est allée vers le saint tabernacle.
Sempre con fè sincera / Toujours avec une foi sincère
diedi fiori agli altar. / j’ai offert des fleurs à l’autel.
Nell’ora del dolore / En ce temps de douleur
perché, perché, Signore, / pourquoi, pourquoi, Seigneur,
perché me ne rimuneri così? / pourquoi m’en récompenses-tu ainsi ?
Diedi gioielli della Madonna al manto, / J’ai offert des joyaux pour le manteau de la Madone,
e diedi il canto agli astri, al ciel, / et offert mon chant aux étoiles, au ciel,
che ne ridean più belli. / qui en resplendissaient, encore plus beaux.
Nell’ora del dolore, / En ce temps de douleur
perché, perché, Signore, / pourquoi, pourquoi, Seigneur,
ah, perché me ne rimuneri così? / ah, pourquoi m’en récompenses-tu ainsi ?

Un roman où des vies s’entrecroisent. Où des histoires se répètent de générations en générations. J’ai tout dit et je n’ai rien dit. Au bout du compte, il faudra le lire et en faire votre propre idée…

A propos Curieuse d'idées

À sa naissance, elle entre dans le monde de la curiosité. Elle n'est pas à la veille d'en sortir!
Cet article, publié dans Littérature, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s